arrêt sur...

« L’œil toujours ouvert »

La presse dans la cité
Par Thierry Grillet

La presse, dans nos têtes et dans les faits, est associée à la démocratie.
Or ce lien ne va pas de soi.

Presse et démocratie

Libération, Le Parisien, Le Figaro, L’Équipe, Le JDD, Le Progrès de Lyon, L’Est républicain, Le Monde, Le Réveil de Mauriac, Ouest-France, Sud-Ouest, Le Dauphiné libéré, Le Petit Bleu d’Agen, La Voix du Nord et tant d’autres… avec la multiplicité de ses titres qui racontent déjà une histoire, la presse fascine. Parce que, quotidiennement, avec le journal, c’est un nouveau monde qui s’écrit. Parce qu’il n’y a rien de plus précieux que cette denrée essentielle – l’information – qui, d’un jour sur l’autre, se périme. Il y a tant de raisons d’aimer la presse qu’on n’en finirait pas de détailler la liste de ses mérites et – pourquoi pas ? – de ses écarts et de ses erreurs… Aussi « La presse à la Une », l’exposition de la BnF, n’entend pas dresser un inventaire – que certains auraient vite fait de qualifier « d’après décès » – mais célébrer une presse bien vivante, saisie dans un moment dramatique de recomposition.
L’exposition, par le détour qu’elle propose de faire dans le patrimoine, fera mieux apercevoir encore les lignes de fuite et les perspectives dans la longue durée. C’est seulement ainsi, dans cette dynamique, que le passé éclaire et sert le présent, sans être, comme l’écrivait Nietzsche, « cette exposition universelle » où l’homme moderne « se promène en spectateur ». Car l’hypothèse de la « fin des journaux », pour reprendre le titre de l’essai récent de Bernard Poulet, ne fait pas disparaître pour autant la « fabrique de l’information », et plus fondamentalement, dans nos écosystèmes européens, la nécessité d’une presse jouant un rôle déterminant dans l’exercice du gouvernement du peuple par le peuple.

Contribuer à faire naître un sentiment collectif

Cette relation de la presse à la démocratie n’est pas une partie, ni même l’essentiel de « La presse à la une » ; en effet, la presse écrite ne se résume pas, loin de là, aux pages politiques. Le sport, le fait divers, la culture, les petites annonces, et bien d’autres rubriques font circuler un flux magmatique, large et régulier, d’informations qui construisent un système de références communes, une cité de papier. Le déploiement de documents de tous ordres (unes historiques, manuscrits, maquettes, affiches, matériel publicitaire, photographies…) – que l’on retrouve dans ce catalogue – éclaire cette première fonction politique de la presse : contribuer à faire naître un sentiment collectif, en donnant à entendre le bourdonnement des sociétés humaines, en donnant à voir le mouvement brownien des milliers d’individus dont les trajectoires se croisent, s’échangent ou s’entrechoquent. Du village au territoire national, la presse anime, dans un monde globalisé, le sentiment d’appartenance à la localité. Mais ce n’est là qu’un mirage mouvant de la cité. C’est d’un point fixe – la relation à la démocratie – qu’il faut partir pour donner sens à ce monde commun chaque matin imprimé, chaque soir périmé. Et ce, avec une urgence qu’inspirent, dans notre période cyclonique, l’emballement et la multiplication des événements qui, dans certaines parties du monde, renversent les dictatures et les régimes autoritaires, et dans d’autres, mettent à l’épreuve les vieilles démocraties occidentales. Au milieu de ce réveil de l’histoire, la presse, en dépit de ses difficultés, retrouve une centralité inédite. Face aux nouveaux médias – comme les réseaux sociaux qui continuent d’accompagner les mouvements contestataires dans les pays arabes – la presse écrite récupère, en partie, des prérogatives qu’on lui avait cru perdues. La photographie de Kadhafi mort aurait-elle été diffusée comme elle l’a été, sans le filtre critique – cette fonction de gatekeeper – de professionnels de la presse qui ont interrogé, recoupé puis validé ce document « sauvage », livré sans les métadonnées (légendes, auteur, situation…) qui en autorisent d’ordinaire le déchiffrement ?

Une démocratie d’expression

La presse, dans nos têtes et dans les faits, est associée à la démocratie. Ce lien ne va pas de soi ; il y a, dans le monde, de nombreux pays où la presse prospère dans des environnements non démocratiques. D’où nous vient donc cette idée singulière ? Pour la mémoire collective, de cet événement spectaculaire : le « J’accuse » de Zola, publié à la une de L’Aurore le 13 janvier 1898, et qui confirme avec éclat, au cœur de l’affaire Dreyfus, la capacité de la presse à s’opposer de manière frontale au pouvoir. Mais l’idée s’enracine plus profondément dans l’histoire, dès l’Ancien Régime, autour des lectures publiques de journaux qui permettent la formation progressive d’une véritable opinion publique. La libéralisation cathartique de la parole, en 1789, ouvre l’ère de la multiplication des « feuilles » : le gouvernement du peuple par le peuple dote ainsi d’un outil d’influence publique tous ceux qui se réclament de lui. L’Ami du peuple de Marat, Le Père Duchesne de Hébert, et bien d’autres supports, deviennent les auxiliaires des politiques. Presse d’idées et du débat public. Mais si la période révolutionnaire ouvre, pour les politiques, un espace d’expression écrite – écho de toutes les discursivités qui traversent la société – le XIXe siècle lève le rideau sur un espace social de réception renouvelé. L’image, d’abord, à laquelle on prête un pouvoir de conversion autant que d’information, s’invite dans les journaux. Ensuite, les progrès de l’alphabétisation élargissent considérablement la sphère d’influence potentielle de la presse. Lancé en 1863, Le Petit Journal, dont la formule, conçue pour une clientèle nouvelle et populaire, repose sur la chronique, le roman feuilleton et le fait divers, donne le coup d’envoi au développement de la presse de masse. Un nouveau régime de l’opinion peut se mettre en place. La Belle Époque voit naître le journalisme de terrain, qui s’épanouit dans les années 1930 et qui, à travers des reportages comme ceux de Georges Le Fèvre publiés par Le Journal (et rassemblés en un livre intitulé Je suis un gueux), donne la parole aux « sans-voix » de la société. Avec ce type de reportages, s’affirme une démocratie d’expression qui élargit son assiette. Cette attention descendante au terrain doit-elle être mise en relation avec ce mouvement parallèle qui, dans la pensée politique, rapatrie sur terre ce qui – autorité, pouvoir, vie meilleure – était jusqu’alors logé dans l’au-delà ? C’est dans ce contexte que ces nouveaux acteurs de la vie publique – les journalistes – suscitent la curiosité. Balzac les a épinglés en entomologiste ; et à l’autre bout du temps, Debray verra en eux, dans un XXe siècle finissant, les apôtres du nouvel évangile du réel : « L’activité de journaliste représente le sommet de la fonction intellectuelle, par laquelle l’esprit humain accède à ce que Hegel appelait “la dignité du réel effectif”, en s’élevant par degrés de l’abstraction au concret. » Qui peut douter alors que la lecture du journal a été (et demeure) un des ressorts majeurs de la démocratie – « une sorte de prière du matin réaliste » selon les mots de Hegel ? Sans doute ces représentations correspondent-elles aux temps des démocraties naissantes, et sont-elles excessives. Mais elles n’en dessinent pas moins, en Europe, l’épure d’un modèle comme il a été rêvé, voilà deux cents ans.
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