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Gazettes, journaux et publics sous l’Ancien Régime 

Par Gilles Feyel 

La rue devient un lieu d’opinion où les badauds échangent et commentent les nouvelles, écoutent les crieurs proposer la Gazette et bien d’autres pièces d’actualité. Elle est aussi le lieu de l’affiche.

L’émergence d’une opinion publique


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On comprend que très tôt se soient développés des systèmes de lecture collective. La rue devient un lieu d’opinion où les badauds échangent et commentent les nouvelles, écoutent les crieurs proposer la Gazette et bien d’autres pièces d’actualité. Ainsi, lors de la querelle du Cid en 1637, l’un des combattants reproche à ses adversaires : « Songez que votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la Gazette, que les voix éclatantes de ces crieurs devraient être seulement employées à publier les volontés du Prince et les actions des grands hommes. » La rue est aussi le lieu de l’affiche : parole royale publiée en cérémonie, mais aussi parole de contestation collée rapidement la nuit ou au petit matin, lue ou résumée par un passeur d’opinion et d’information auprès de « pelotons » de passants analphabètes ou non, qui en répètent le contenu aux autres situés trop loin pour voir ou entendre. Les mêmes scènes se répètent pendant la Fronde des années 1648-1653, et lors des accès de fièvre populaire des décennies 1720-1780. Enfin, la rue est le lieu de la lecture collective des gazettes, par exemple à l’automne 1675, lors de la guerre de Hollande. Les libraires du quai des Augustins à Paris « ne se contentent pas de faire crier et débiter [les gazettes d’Amsterdam] par les rues, et les porter par les maisons des particuliers, mais ils les donnent encore à lire publiquement, à tous ceux qui se présentent au-devant de leurs maisons et boutiques, et pour raison du profit qu’ils en tirent ». Inquiète d’une telle concurrence, la famille Renaudot se plaint de ces désordres, auxquels participent les « bourgeois », mais aussi « des filous et autres gens sans aveu ; qui ont accoutumé de s’attrouper, sous prétexte d’entendre la lecture desdites gazettes ». Ces scènes sont fréquentes lors des guerres ou pendant les moments de fièvre politique, à Paris mais aussi en province. À Rouen, en 1750, les gazettes sont lues oralement dans des « pelotons » formés sur les quais du port. À Roye, en 1757, le régicide Damiens, un domestique, participe lui aussi à des lectures collectives. Le peuple – c’est-à-dire la petite bourgeoisie artisanale et boutiquière, les domestiques, les compagnons ouvriers, les manœuvres – a accès au contenu des gazettes. Les domestiques des grandes maisons et de la moyenne bourgeoisie lisent à l’office ce qui a cessé de plaire ou n’est plus lu au salon. Ils écoutent aussi les discussions politiques des maîtres lors des grandes crises d’opinion du XVIIIe siècle. Ils se font ainsi leur propre opinion et participent à la formation politique des publics populaires réunis chez les limonadiers, dans les tabagies, cabarets et autres tripots, en y lisant à haute voix les gazettes et toutes sortes de brochures plus ou moins licites.
 

Typologie des lecteurs

Au milieu du Grand Siècle, dans les années 1650, la lecture de la Gazette est encore réservée aux groupes les plus aisés de la société. Parmi les 171 Dauphinois, abonnés fidèles ou éphémères, voire lecteurs occasionnels de sa réimpression lyonnaise diffusée par un libraire de Grenoble, 48 % sont nobles d’épée ou de robe ; les petits robins (procureurs, avocats ou greffiers, 12 %), les administrateurs (également 12 %), le clergé (9 %) laissent peu de place à la bourgeoisie marchande et aux gens de métier (11 %) ; 8 % d’abonnés ou lecteurs ont un statut social indéterminé. Au mitan du siècle suivant, la moyenne bourgeoisie des petits robins, des médecins, mais aussi des patrons du commerce et de l’artisanat, semble de plus en plus nombreuse parmi les abonnés et lecteurs. La réimpression de la Gazette est « achetée » à Rouen, en 1750, par « quantité d’artisans, et de bons laboureurs », « pour la lire dans leur famille ». Et selon son rédacteur Marin en 1773, la Gazette de France « a des abonnés dans chaque classe de citoyens, et elle est lue deux fois par semaine par une infinité de personnes de tous états ».
 

Les « chambres de lecture », tribunaux de l’opinion publique

Les gazettes et les journaux accroissent alors leur public parce que leurs lecteurs se co-abonnent à une feuille et la font circuler dans de petites sociétés ou « coteries » de dix, vingt ou trente personnes ; ils peuvent faire encore mieux et louer un local à frais communs, payer le chauffage et l’éclairage, le gardiennage et l’entretien. Ces « chambres de lecture » réunissent généralement des associés de même statut social. On y lit les gazettes et les journaux, on compare leurs contenus, on élabore un jugement critique.
C’est une véritable opinion publique qui surgit ainsi et s’épanouit dans les années 1770.
De leur côté, les libraires spéculent sur ce nouveau « tribunal de l’opinion publique » en multipliant les cabinets littéraires, accompagnés ou non de salles de lecture où se côtoient les chalands désireux de lire les nouveautés littéraires, les gazettes, les journaux. Ces initiatives sont favorisées par l’accroissement continu du nombre des périodiques ayant duré au moins trois ans : 15 titres en 1745, 35 en 1760, 68 en 1775, 82 en 1785.


Un demi-million de personnes à la veille de 1789

Si l’on évalue l’audience de la seule presse d’information à 6 ou 8 lecteurs l’exemplaire – un correspondant du libraire Panckoucke estime en 1778 à 40 000 le nombre des lecteurs des 6 000 exemplaires diffusés du Mercure de France – Journal de Bruxelles –, on peut estimer que 420 000 à 560 000 lecteurs sont touchés par les 70 000 exemplaires que diffuse la presse d’information au début des années 1780, lors de la guerre d’Indépendance américaine (12 000 Gazette de France en 1780, 14 000 gazettes périphériques, 19 500 exemplaires correspondant aux deux journaux politiques et littéraires de Panckoucke en 1781, 5 000 exemplaires du Journal de Paris, 6 000 exemplaires des deux Affiches de Paris, 13 500 des nombreuses Affiches, premiers journaux des provinces). À la veille de 1789, ces gazettes et ces journaux étaient donc capables de mobiliser un demi-million de personnes désirant connaître, comprendre et discuter une actualité désormais mouvante et foisonnante. Ayant déjà un nombreux public, une nouvelle presse politique et militante pouvait littéralement exploser, enfin libérée des privilèges et de la censure royale.
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