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Gazettes, journaux et publics sous l’Ancien Régime 

Par Gilles Feyel 

Dès les origines l’« imprimerie de presse » n’est pas vouée au travail beau et bien fait de l’« imprimerie de labeur ou de librairie ». Il faut faire vite, le plus vite possible pour sortir une feuille que les abonnés attendent déjà avec impatience.

L’irrésistible développement de la presse

 
Dès l’extrême fin du XVIIIe siècle, au temps de la Révolution, les journaux parisiens se multiplient et parviennent à de très grandes diffusions. Plus de 100 000 exemplaires partent chaque jour de Paris par la poste en janvier 1791, 80 000 en 1793, 95 000 en décembre 1795. Si l’on ajoute la consommation parisienne, plus ou moins 38 % de la diffusion totale (Paris et province), cette dernière aurait été de 160 000 exemplaires en 1791, 130 000 en 1793, 153 000 en 1795. Selon certains contemporains, elle fut de 150 000 exemplaires lors des élections du printemps 1797. Et l’on ne compte pas les journaux des départements… Qu’on ne s’étonne point de tels chiffres en supposant que les imprimeries de l’« Ancien Régime typographique » – heureuse expression de Roger Chartier –, auraient été incapables de tels scores.

L’« Ancien Régime typographique »


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Dès les origines de la presse, avec la Gazette lancée en 1631 par Théophraste Renaudot, l’« imprimerie de presse » n’est pas vouée au travail beau et bien fait de l’« imprimerie de labeur ou de librairie ». Il faut faire vite, le plus vite possible pour sortir une feuille que les abonnés attendent déjà avec impatience. La composition du texte peut être accélérée en multipliant les ouvriers compositeurs, capables de manier chacun 1 000 à 1 200 caractères en une heure. De même que l’impression : il suffit là encore de multiplier les presses à bras traditionnelles. Enfin, le format in-quarto de quatre pages ou in-octavo de huit pages sur demi-feuille de papier accroît encore la rapidité. Les quatre ou huit pages du numéro étaient composées sur la même forme imprimante, chaque presse permettant de sortir trois cents exemplaires à l’heure.
Après la fondation du Journal de Paris en 1777, les journaux quotidiens se multiplient pendant la Révolution : ils ne peuvent être imprimés qu’en une bonne dizaine d’heures ou un peu plus, pendant la nuit, afin que les premiers exemplaires soient prêts pour la distribution du matin par portage, et que l’on puisse déposer les autres à la poste au cours de la matinée. Quelques grands titres de la période révolutionnaire, diffusés à près de 10 000 exemplaires, sont l’objet de trois éditions, soit trois presses travaillant en parallèle. Et le Journal des débats – tiré à 27 000 exemplaires au printemps 1814, lors de la chute de Napoléon –, de format plus grand que le quarto traditionnel, demande la composition de deux formes, soit deux presses pour un même exemplaire, et fait travailler une petite armée d’ouvriers pour sortir ses cinq éditions : vingt-cinq à trente compositeurs, cinq metteurs en page, vingt à trente pressiers. Il devient certainement fort difficile d’organiser le travail de ces cohortes de typographes, mais l’équilibre technologique est parfait. Les frais, qui sont énormes, sont bientôt réduits par l’apparition des presses « mécaniques » dans les années 1820.

Ne dépendant d’aucun obstacle technologique, l’expansion de la presse, malgré les monopoles du système des privilèges et la censure préalable du pouvoir d’État, répond à la seule demande sociale, avivée par l’anxiété de la nouvelle en temps de guerre, puis par une curiosité de plus en plus forte pour les « affaires du temps », termes employés à l’époque pour désigner l’actualité mêlant la politique aux querelles jansénistes et parlementaires, aux scandales de cour, aux grandes affaires judiciaires du siècle des Lumières… On oubliera volontairement ici la presse savante ou littéraire, dépendant des privilèges du Journal des savants (1665) et du Mercure galant (1672), devenu Mercure de France (1724), de même les nombreuses Affiches, annonces et avis divers, dépendant du privilège de la Gazette, pour ne s’occuper que de ce qu’on appelle aujourd’hui la presse d’« information », celle des gazettes.
 

Diffusion de la Gazette de Renaudot

Très vite, la Gazette de Renaudot est diffusée hors de Paris, chaque fin de semaine, le vendredi puis le samedi à partir de 1633. Elle utilise peu la poste, dont les services taxés en fonction de la distance parcourue étaient très chers. Les imprimeurs de province passent contrat avec Renaudot pour réimprimer la Gazette, dont un seul exemplaire leur parvient. Multipliée grâce à ses réimpressions, la Gazette pénètre dans toutes les provinces et participe à l’unification culturelle de son espace national de diffusion, contribuant à l’action centralisatrice du gouvernement royal.
Cette feuille étant surtout un recueil de nouvelles diplomatiques et militaires, il ne faut pas s’étonner de découvrir une évidente corrélation entre les cinq phases d’expansion de ses réimpressions et la longue suite des guerres de la monarchie. La guerre de Trente Ans, mais aussi l’importance du public potentiel expliquent les quatre premières réimpressions à Rouen (1631), Lyon (1633), Bordeaux (1638) et Tours (1646). La guerre de Hollande est cause de la réimpression de Toulouse (1673). Les premières difficultés du roi Louis XIV – révocation de l’édit de Nantes en 1685 et guerre de la ligue d’Augsbourg entre 1688 et 1697 – sont soulignées par la fondation de seize nouvelles réimpressions, mouvement confirmé par la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) qui voit neuf autres créations. Et les deux guerres de Succession de Pologne (1733-1738) et de Succession d’Autriche (1740-1748) achèvent d’étoffer le réseau. Trente-huit villes de province bénéficient ainsi d’une réimpression, plus ou moins durable. La presse parisienne inaugure une longue tradition qui perdurera jusque dans les années 1950 : elle est plus diffusée et plus lue en province qu’à Paris. La Gazette diffuse environ 4 000 exemplaires vers 1670, dont 40 à 45 % dans Paris, et 7 800 exemplaires, dont 20 % seulement dans la capitale, en 1750. Durant les guerres, cette diffusion atteint des sommets. En 1758, pendant la malheureuse guerre de Sept Ans, il s’imprime jusqu’à 15 000 exemplaires de la Gazette, dont 3 000 à Paris.

Les gazettes périphériques et l’abonnement postal

Dès les années 1630-1650, des gazettes étrangères, traduites ou rédigées directement en français, sont reçues en France, sans aucune difficulté, grâce à la poste. Contrairement à une légende tenace, il n’y eut rien de moins clandestin. On peut à bon droit parler de gazettes « périphériques », face au monopole de la Gazette.
À la fin du Grand Siècle, se met en place un « double marché de l’information » : dans la Gazette, s’exprimant au nom du roi, le lecteur trouve les seules nouvelles de l’étranger et de la guerre ; dans les gazettes périphériques, venues d’Amsterdam, Utrecht, Leyde, Avignon, etc., il dispose aussi d’une véritable information sur ce qui se passe en France, sur la politique du roi et de son gouvernement. Les gazettes périphériques sont néanmoins tenues à une relative modération d’expression, sous peine de se voir fermer les frontières françaises. Reçues dans le Nord et à Paris, elles aussi sont réimprimées à Genève, Avignon, Bordeaux pour toucher le Midi.
Ces réimpressions méridionales, de même que celles de la Gazette, disparaissent entre 1740 et 1760 : leurs éditeurs obtiennent de l’administration postale une taxe uniforme et modérée (quelle que soit la distance), qui permet l’innovation riche d’avenir de l’abonnement « franco de port ». Suite à cette baisse des tarifs, le nombre d’abonnés se multiplie. Sanctionnée par le règlement postal du 13 novembre 1763, cette politique de bas prix permit à la poste de maintenir son monopole sur le transport de toutes les feuilles périodiques, même pendant la Révolution, malgré plusieurs tentatives pour le transgresser. La presse parisienne en tira, certes, de grandes facilités de diffusion dans les provinces, mais pendant cent ans, jusqu’en 1856, l’abonnement postal allait l’encadrer et empêcher toute souplesse d’adaptation au marché. Pour l’heure, la Gazette est proposée aux provinciaux dans sa nouvelle édition de quatre pages in-quarto, lancée le 29 avril 1752, moyennant l’abonnement annuel franco de port de 7 livres 10 sous, puis 12 livres quand elle paraît deux fois la semaine à partir de 1762, enfin 15 livres en 1780. Depuis 1759, les gazettes périphériques, bihebdomadaires, sont désormais proposées à 36 livres. Le Journal de Paris, le plus ancien quotidien français, est offert contre un abonnement de 24 livres pour Paris et 31 livres 4 sous pour la province, puis de 30 et 33 livres selon la destination à partir de 1782. Tous abonnements qu’il faut comparer au salaire journalier parisien entre 1775 et 1790 : l’ouvrier du livre (alors le mieux payé) gagne plus ou moins 4 livres, le manœuvre ou crocheteur touche 1 livre 5 sous.
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