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Le journal, magasin d’images

L’Illustration dans la presse du premier XIXe siècle
Par Bertrand Tillier

« Parmi les moyens employés pour ébranler et détruire le sentiment de réserve et de moralité qu’il est essentiel de conserver au sein d’une société bien ordonnée, la gravure est un des plus dangereux. [...] elle donne du relief, elle communique en quelques façons le mouvement et la vie, présentant ainsi spontanément dans une traduction à la portée de tous les esprits, la plus dangereuse de toutes les séductions, celle de l’exemple. »

La censure contournée


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Si les mesures juridiques contribuèrent à réprimer l’expression publique et à restreindre l’illustration périodique et plus particulièrement l’image satirique, elles ne parvinrent jamais à « étouffer la liberté de la presse lithographique », pour reprendre ici les mots de Philipon.
À l’inverse, les contraintes furent souvent détournées par les directeurs de journaux et leurs dessinateurs qui, au lieu de les subir passivement, y virent des possibilités de renouvellement de leurs pratiques. Au slogan initial du Charivari – « Chaque jour un nouveau dessin » –, on adjoignit aussitôt : « quand la censure le permet ». C’est sous l’effet de la loi « scélérate » de 1835 que Philipon élabora une nouvelle formule éditoriale stabilisée en 1839 dans Le Charivari : satire assagie, humour allégé, grand format et lithographies rubriquées tout au long de la semaine – critique de théâtre le lundi, dessin de genre ou de mœurs le mardi, dessin d’art le mercredi, critique de mode le jeudi, portrait-charge le vendredi, dessin d’actualité le samedi – et caricature dominicale. « Depuis que les lois de septembre ont soumis le dessin à la censure, nous avons mis toute notre application à compenser les pertes de la caricature politique par l’extension que nous avons donnée à la caricature de genre, qui touche par tant de côtés à la politique », observait Le Charivari en 1841. Philipon avait compris que la satire sociale lui permettrait de s’attaquer non plus directement au pouvoir mais, en biaisant, à ses soutiens et ses intérêts politiques ou économiques incarnés par le Robert Macaire de Daumier, le Mayeux de Charles-Joseph Traviès ou le Joseph Prudhomme d’Henry Monnier, consacrés par Champfleury comme des « démolisseurs de la bourgeoisie  ».

Fort de l’expérience de cette mutation de la presse satirique en presse comique, Philipon fonda Le Journal pour rire (1848), un périodique illustré, d’un nouveau genre – « Journal d’images, journal comique, critique, satirique, lithographique, etc. » dit son sous-titre –, à vocation divertissante, allouant une place importante à l’image qui n’était plus reproduite dans un espace réservé, mais disséminée dans l’ensemble des pages de texte imprimées au format in-folio. « J’ai vu les journaux de mon temps et j’ai pensé au Journal pour rire. C’est une spécialité qui manque à la presse, laquelle pourtant, que je sache, ne manque pas de spécialités. Non que tous les journaux ne soient un peu pour rire, mais c’est sans le faire exprès […]. Le Journal pour rire, au contraire, s’est imposé la mission d’égayer son siècle qui s’ennuie, et d’entretenir ses compatriotes dans un état de jovialité permanente, très favorable à la santé. Le Journal pour rire ne ressemble ni à L’Illustration, ni au Charivari, ni à La Silhouette, ni à feu La Caricature, ni à aucun des carrés de papier illustrés, dans les rangs desquels il s’enrôle. Il est sans analogue dans la presse […] », argua Philipon  lors du lancement de ce « journal à images » qui devint Le Journal amusant en 1856 et servit de référence à la petite presse illustrée, comique et parfois frivole, du Second Empire.

L’illustration, « vaste annuaire » et « miroir fidèle »


Si l’image périodique – principalement d’esprit satirique pendant la première moitié du XIXe siècle – véhiculait un discours surveillé et contraint par la censure, et qu’elle pouvait être à ce titre indirecte et allusive, voire hermétique, elle procédait plus largement de la poétique de l’inventaire, de la caractérisation ou de la classification, de l’esthétique naturaliste et de la description physiologique, au moment où étaient en vogue à la fois les voyages pittoresques et les physiologies illustrées. Le programme inaugural du Charivari, dans son prospectus de lancement, ouvrait cette perspective documentaire : « la reproduction […] des modes les plus nouvelles et les plus élégantes ; des costumes les plus pittoresques ; des pièces en vogue ainsi que des scènes les plus remarquables […] ; de sites, de monuments, de paysages auxquels un événement quelconque viendrait attacher un intérêt de circonstance ; de scènes de mœurs ; d’esquisses des principaux tableaux des musées publics et particuliers […] ; de l’aspect des séances les plus intéressantes des deux Chambres avec la physionomie, la pose, les tics, les gestes et en un mot toutes les habitudes parlementaires des divers orateurs ; et enfin des portraits d’acteurs, d’actrices, d’artistes en renom, de savants, de littérateurs, d’hommes politiques, de ministres, de diplomates, de pairs, de députés, de princes, de rois, de tout personnage qui, à tort ou à raison, soit en France soit à l’étranger, éveillera un moment la curiosité ». Les genres de l’image satirique sont présents – le portrait-charge, dont le succès s’amplifiera sans relâche jusque sous la IIIe République grâce à Roubaud, Nadar ou André Gill, de même que la caricature de types et de mœurs popularisée par les séries de Daumier, Gavarni ou Cham – et ils côtoient, dans une commune économie informative, le portrait de l’homme du jour, la gravure de reportage, l’illustration d’actualité (littéraire, artistique, musicale, théâtrale) ou de feuilleton, la planche technique ou scientifique, le croquis d’audience…

 

Aspirant à être « un vaste annuaire où seront racontés et figurés, à leurs dates, tous les faits que l’histoire contemporaine enregistre dans ses annales […], en un mot, un miroir fidèle où viendra se réfléchir, dans toute son activité merveilleuse et son agitation si variée, la vie de la société au dix-neuvième siècle […] », L’Illustration, lancée en 1843 par Alexandre Paulin avec Adolphe Joanne et Édouard Charton, sur le modèle de The Illustrated London News (1842), fit du rapprochement d’images hétérogènes la ligne force de sa formule éditoriale. Cette esthétique de l’image spectaculaire, parfois même sensationnaliste, fut bientôt adoptée par la presse populaire, aux ambitions éducatives ou vulgarisatrices – dans Le Journal illustré, La Presse illustrée, La République illustrée, Le Monde illustré, L’Univers illustré, Le Tour du monde… –, divertissantes ou édifiantes, comme dans les suppléments illustrés de L’Intransigeant, L’Écho de Paris, Le Petit Journal ou Le Petit Parisien. Ces journaux employaient des équipes de dessinateurs et de graveurs : au Journal illustré (1864), le principal illustrateur fut Henri Meyer, assisté du graveur généraliste Fortuné Méaulle ; Charles Fichot et Oswaldo Tofani se spécialisèrent, l’un dans l’image panoramique, en double page ou en dépliant, l’autre dans l’image de fait divers dramatisé.


Du dessin à la photographie

Les photographes détrônèrent les illustrateurs dès la fin du XIXe siècle : la première photographie à paraître dans un journal fut le reportage consacré par Nadar au chimiste Chevreul dans Le Journal illustré (1886) ; L’Illustration recourut à la photographie (1896) et Le Miroir, fondé en 1912 et « entièrement illustré par la photographie », joua souvent avec la capacité de cette image à faire l’événement. Dans L’Éducation sentimentale, Flaubert décrit Frédéric Moreau en proie à une caricature du Charivari qu’« il examina, jusque dans les grains du papier » : en ce siècle encore  marqué par le sensualisme, qui accordait à l’image le pouvoir d’impressionner son spectateur en imprimant son esprit et en façonnant ses attitudes par imprégnation, l’illustration de presse était considérée dans toute sa réversibilité, comme un moyen d’instruction ou un mode de corruption, s’installant « facilement dans le souvenir ». Ainsi un législateur avertissait-il les nouveaux préfets du Second Empire dans une circulaire : « Parmi les moyens employés pour ébranler et détruire le sentiment de réserve et de moralité qu’il est essentiel de conserver au sein d’une société bien ordonnée, la gravure est un des plus dangereux. C’est qu’en effet la plus mauvaise page d’un livre a besoin de temps pour être lue. Tandis que la gravure offre une sorte de personnification de la pensée, elle lui donne du relief, elle lui communique en quelques façons le mouvement et la vie, présentant ainsi spontanément dans une traduction à la portée de tous les esprits, la plus dangereuse de toutes les séductions, celle de l’exemple. »


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