arrêt sur...

1901-1944
Un parfum d’âge d’or…

Par Christian Delporte  

Le reportage s’impose peu à peu comme le modèle du journalisme moderne, en opposition avec le journalisme à l’ancienne – le "journalisme de cabinet" –, pratiqué notamment par les critiques.

Le quatrième pouvoir

 
Un nouveau journalisme naît, en effet, dans les décennies 1890-1910, fondé, non plus sur les seules qualités de l’esprit et de l’écriture, mais sur des valeurs et un savoir faire professionnels qui reposent sur la rapidité du travail, l’enquête comme démarche quasi scientifique et le terrain comme référence première.

Journalisme de terrain


La vitesse devient essentielle à mesure que les agences de presse (telle l’Agence Havas) fournissent une masse de nouvelles à traiter. La célérité de la rédaction résulte des conditions mêmes de l’activité journalistique : le bouclage quotidien se révèle de plus en plus exigeant et la concurrence impose que les articles soient écrits au dernier moment, afin de « coller » à l’actualité. Les récits contemporains insistent sur cette course. Rouletabille, stéréotype du journaliste selon Gaston Leroux – lui-même journaliste et correspondant dans plusieurs capitales étrangères –, passe sa vie à courir de manière frénétique après l’information, à écrire toujours plus vite ses « papiers », avant de s’accorder de très brèves pauses dans un café. La grande qualité des journalistes est de se rendre sur place, de se fondre dans le décor et de se faire témoin aux côtés des protagonistes de l’événement. Le terrain leur confère la légitimité absolue. Le reportage, au centre de cette pratique, s’impose peu à peu comme le modèle du journalisme moderne, en opposition avec le journalisme à l’ancienne – le « journalisme de cabinet » –, pratiqué notamment par les critiques. Le petit reporter (fait-diversier) et surtout le grand reporter (comme le correspondant de guerre, présent sur les théâtres des conflits, depuis la guerre de 1870) ne se contentent pas d’aller chercher l’information et de « voir » pour le lecteur : le grand reporter analyse, démontre, interprète, se met en scène parfois, écrit à la première personne et signe fièrement son « papier » de son nom. À cet égard, le journalisme « à la française » se distingue du modèle anglo-saxon, qui détache le fait du commentaire, l’information brute de l’analyse, et où le journaliste s’exprime, non pour lui-même, mais comme représentant de sa rédaction.
Nouvelle, la mission d’informer exige des compétences particulières et une disponibilité permanente qui interdisent au journaliste tout amateurisme ou tout dilettantisme. Certes, le journalisme s’apprend sur le tas, mais ceux qui l’exercent dans des rédactions, toujours plus nombreuses et hiérarchisées, ont le sentiment d’appartenir à un même univers, bien différent de l’ancien monde de la presse, composé d’écrivains et de militants. Une identité se forge autour de pratiques communes que partagent 5 000 à 6 000 individus au tournant du siècle, dont la plupart habitent dans la capitale : c’est là que se fait l’actualité ; c’est là que sont installés les grands titres qui affichent parfois insolemment leur domination en acquérant de splendides immeubles, comme Le Matin, boulevard Poissonnière.

Les dangers de l’orgueilleuse puissance


Que pensent les tenants du journalisme d’avant, militant ou doctrinal, face à la déferlante de la presse de masse ? Ils s’insurgent contre les logiques financières qui la commandent, la profusion d’argent que déversent les industriels pour contrôler des journaux transformés en affaires juteuses. Ils protestent contre une information-spectacle qui décervelle le peuple, contre le sang qui, porté par le fait divers, se répand à la une et flatte les pires instincts. « C’en est fini des idées ! » clament-ils. Voyant, dans la nouvelle presse, un intolérable produit d’importation, ils hurlent : « Halte à l’américanisation ! » Mais rien n’y fait. Perdant sans cesse du terrain, ils finissent par plier. L’ouvrier devrait lire L’Humanité qui lui est destinée, mais il préfère Le Petit Parisien. Alors, la mort dans l’âme, le quotidien de Jaurès se résout à lui donner ce qu’il attend et, en 1908, ouvre ses colonnes à l’odieux fait divers. À l’autre extrémité de l’échiquier politique, L’Action française l’imite, avec la même amertume. Mais rien n’y fait, les journaux d’opinion sont en train de perdre la partie.
Moins clairement partisane, la presse tire désormais sa puissance de ses ventes. « Mon fauteuil vaut trois trônes », aime à dire Maurice Bunau-Varilla, le directeur du Matin : régulièrement, le quotidien lance des campagnes pour dénoncer des scandales ou pour vanter le mérite de certains produits. Mais derrière la prétention affichée d’assainir la République ou d’accélérer le progrès, se profilent les propres intérêts stratégiques et financiers du patron du Matin. La vertu n’est pas toujours la qualité première de la presse qui, se laissant corrompre, falsifiant volontairement la vérité, truquant les chiffres au besoin, use de son influence pour convaincre le lecteur crédule de souscrire aux « obligations pourries de Panama » (à la fin des années 1880) ou d’acheter des titres russes (au début du XXe siècle). Il serait cependant aussi faux qu’injuste de réduire le monde de l’information aux « chéquards » de Panama ou aux stipendiés de l’ambassade tsariste à Paris. Le quatrième pouvoir défend aussi des convictions, au risque, parfois, de s’aliéner son public, à l’instar du Figaro qui, en 1897, suivant son chroniqueur Émile Zola, s’engage aux côtés du capitaine Dreyfus. En quelques mois, son tirage dégringole de 100 000 à 20 000 exemplaires, au profit de son grand rival, antidreyfusard, L’Écho de Paris. Certes, pour ne pas disparaître, Le Figaro doit mettre son combat en sourdine ; pour autant, il refuse de changer de camp pour plaire à ses lecteurs. La Grande Guerre ne constitue pas, pour la presse, une véritable rupture. Si cette dernière est désormais contrainte par la censure, elle y consent au nom de l’effort patriotique nécessaire, pourvu que le gouvernement lui fournisse la matière indispensable pour nourrir le récit quotidien du conflit. C’est précisément le manque d’information qui explique les excès d’optimisme chauvin des premiers mois de guerre, les articles qui ridiculisent l’adversaire, les annonces inconsidérées d’une victoire imminente, ces fadaises que les soldats du front qualifient bientôt de « bourrage de crânes ». Peu de voix s’élèvent pour s’indigner de la docilité des journalistes qui acceptent de broder sur l’information officielle et de tromper les lecteurs. Le Canard enchaîné, qui apparaît discrètement en 1915, est l’un des rares titres à faire exception. Pour le reste, les grands quotidiens se réjouissent de ventes records : en temps de guerre, le public est avide de nouvelles. Le Petit Parisien ou Le Matin dépassent, chaque jour, le million d’exemplaires en 1917.

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La grande crise de 1920


La joie de la victoire couvre le bruit des esprits chagrins qui déplorent les mensonges et les « bobards » répandus par la presse durant quatre ans. Ils ne sont pas nombreux ceux qui, en 1918, fondent le premier syndicat des journalistes et exigent le relèvement moral d’une profession devenue supplétive de la propagande d’État. Du reste, dans l’immédiat après-guerre, les préoccupations des journaux sont ailleurs : au début des années 1920, la presse parisienne, hier rayonnante, traverse la plus grande crise de son histoire et, pour la première fois, se trouve contrainte d’augmenter le prix au numéro. On invoque de multiples facteurs, comme la hausse du coût du papier ou l’insuffisance de la publicité, nerf de l’information. Mais la vraie raison est celle de la concurrence qui ne cesse de s’accroître et condamne les plus faibles. Le temps béni de la conquête du lectorat est révolu, celui de la concentration accélérée a commencé : le nombre des quotidiens parisiens passe de 80 en 1914 à 31 à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les titres de la capitale se heurtent désormais au dynamisme des quotidiens de province, seuls capables (grâce à l’automobile) d’atteindre le plus petit hameau. Ils n’ont plus rien à envier aux journaux parisiens, ni sur le plan financier, ni sur le plan de l’information : grâce aux agences, ils sont désormais capables de fournir les dernières nouvelles du monde, tout en jouant sur la précision de l’information de proximité. En absorbant les feuilles locales, les grands régionaux affirment leur domination, au point qu’en 1939 leur tirage cumulé équivaut à celui de la presse quotidienne parisienne. Alors que L’Ouest-Éclair, doté de douze éditions départementales, devient le cinquième quotidien français, avec 400 000 exemplaires (et des pointes à 800 000), les champions de la presse de masse d’avant 1914 sont à la peine.

Au début des années 1930, ni Le Petit Journal, ni Le Journal, ni Le Matin ne semblent comprendre que le monde change, que les lecteurs attendent davantage de leur journal, qu’ils sont désormais sollicités par d’autres médias qui, par l’image et le son, rendent l’information plus vivante : en 1930, les actualités cinématographiques sont parlantes, et la radio, naguère réservée à une élite, se transforme brusquement en grand média populaire. Bientôt, dépassée par la puissance des ondes et l’immédiateté de l’information radiophonique, la presse écrite n’aura même plus le monopole de l’annonce des nouvelles !

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