arrêt sur...

1901-1944
Un parfum d’âge d’or…

Par Christian Delporte  

« Le journal est un des premiers instincts de l’adolescent, une des dernières curiosités du vieillard. Il popularise les découvertes, il propage des connaissances utiles, il fait de chacun de nous un véritable fils du siècle. […] »

 Le journal, pain quotidien du lecteur

 
« Le journal est un des premiers instincts de l’adolescent, une des dernières curiosités du vieillard. Il popularise les découvertes, il propage des connaissances utiles, il fait de chacun de nous un véritable fils du siècle. […] C’est, pour les trois quarts des Français, un guide, un instructeur, un éducateur, un Mentor de tous les instants, un directeur de conscience : c’est, pour l’autre quart, une distraction qui s’impose, un superflu plus nécessaire à la vie que le chemin de fer ou le télégraphe, aussi indispensable que le pain quotidien. » Bien excessif, dira-t-on, en lisant ces lignes laudatives rédigées en 1892 par Eugène Dubief. Elles nous révèlent pourtant des réalités perçues par ses contemporains, de la Belle Époque aux premières décennies du XXe siècle.

1890-1910 : la période la plus faste de l’histoire de la presse


Le temps est révolu où la lecture quotidienne du journal était réservée aux élites. Depuis le Second Empire, et de manière massive avec l’installation de la IIIe République qui sacralise la liberté d’informer (loi de 1881), la presse quotidienne gagne de nouvelles couches sociales, à Paris comme en province, des grandes villes aux villages les plus reculés. Acheter le journal devient une habitude ordinaire des artisans et des commerçants d’abord, des employés, ouvriers instruits, paysans riches ensuite, des plus modestes enfin. Les décennies 1890-1910 constituent sans doute la période la plus faste de l’histoire de la presse, temps de l’avancée triomphante, où chaque jour de nouveaux lecteurs se convertissent à l’achat d’un quotidien. À la veille de la Grande Guerre, tout le monde ou presque lit le journal : pour s’en assurer, les grands titres publient même des suppléments illustrés qui réservent de belles histoires à madame et parfois des jeux aux enfants.
Le journal change, adaptant soigneusement ses contenus à ses nouveaux publics. Il n’est plus exclusivement, comme autrefois, un espace d’opinion destiné à souder une communauté de lecteurs autour de lui, républicains ici, monarchistes là, socialistes ailleurs. La presse devient une industrie qui attire le monde de la finance et le journal, une entreprise qui diffuse un produit destiné à conquérir un marché : de sa capacité à répondre à la demande de la clientèle – et à séduire les annonceurs ! – dépendent sa prospérité et son avenir. Le lecteur veut être informé, éclairé sur les affaires politiques et sur la marche du monde, mais il aspire à bien davantage : il souhaite que la lecture de son journal provoque en lui des émotions, qu’il le surprenne, qu’il le fasse rêver, qu’il l’entraîne là où il n’ira jamais. La massification et la démocratisation de la lecture des journaux s’appuient sur l’essor de genres variés qui caractérisent peu à peu la grande presse populaire, du fait divers à la rubrique sportive, de l’interview au grand reportage. Comme le dit Dubief, le journal est un guide, un éducateur, un directeur de conscience qui fournit quotidiennement la matière aux débats ordinaires, des échanges de salon aux conversations de bistrot : c’est un outil de socialisation. L’« âge d’or » de la presse qu’on attribue volontiers à la période reliant la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale est souvent caractérisé par des chiffres fabuleux de tirages et de ventes qui font frémir d’envie les patrons de presse et journalistes d’aujourd’hui.
Mais le plus important est ce qui se cache derrière les millions d’exemplaires écoulés chaque jour : le succès des quotidiens se fonde d’abord sur le lien de proximité qu’ils créent avec le lecteur. Celui-ci aime son journal parce qu’il lui ressemble, parce qu’il partage ses goûts, ses valeurs, ses croyances, ses aspirations, parce qu’au fond il pense comme lui. Pour toutes ces raisons, il ne peut désormais s’en passer. La presse n’est plus une simple affaire d’idées qu’on manie d’une plume alerte, autour desquelles on brode avec brio. Elle repose d’abord sur des nouvelles venues du monde entier, grâce aux dépêches d’agence ou aux journalistes envoyés sur place pour les recueillir. La révolution de l’information dicte le sens et la cadence de la nouvelle presse, dessinant les contours d’une professionnalisation dont les effets se font sentir jusqu’à nos jours. Le travail d’enquête, le souci de fournir au public des informations vérifiées et recoupées, la distribution des nouvelles en rubriques spécialisées, la constitution nécessaire de véritables rédactions dans les quotidiens contribuent à un basculement majeur : les « écrivains de journaux », amateurs éclairés, hommes de culture, intellectuels engagés, cèdent la place à des journalistes professionnels qui vivent de leur métier et adaptent leur savoir faire aux contraintes de l’information. Le journal vit au rythme du monde qui semble s’accélérer sans cesse. Il faut réduire le temps qui s’écoule entre la connaissance de la nouvelle et sa publication, au risque de transformer le scoop qui prend de court (« grille ») le concurrent en dérapage fatal qui trompe le lecteur. La presse découvre la vitesse, ses bienfaits et ses périls.  

À la conquête des Français

Lorsqu’en 1863 Moïse Millaud lance Le Petit Journal, on est encore loin de ces considérations. Cet ingénieux entrepreneur va donner le coup d’envoi au plus grand bouleversement de l’histoire de la presse, celui de l’avènement des quotidiens de masse. Sa formule est inédite : deux fois moins cher que ses concurrents (un sou, c’est-à-dire 5 centimes), sortant sur quatre pages et non plus deux (le format ayant été réduit de moitié), vendu au numéro (alors que les journaux étaient jusqu’ici écoulés sur abonnement), Le Petit Journal vise une clientèle nouvelle et populaire – du petit boutiquier à l’ouvrier instruit – qui renâcle à lire un quotidien en raison du prix de l’abonnement annuel, mais est déjà conquise par la lecture des petits périodiques nourris de faits divers et d’histoires extraordinaires. Le pari est audacieux  : le coût élevé doit être compensé par l’ampleur des ventes. Millaud tente pourtant l’expérience, en appliquant une recette simple : fidéliser le public en satisfaisant son goût pour la fa ntaisie, le récit, les histoires spectaculaires, bref miser sur la chronique, le roman-feuilleton et le fait divers. L’entreprise réussit au-delà de ses espérances. Afin de répondre à la demande, le quotidien, en 1867, adopte la rotative Marinoni : les machines, mises en batterie, impriment chacune 20 000 feuilles à l’heure. Deux ans plus tard, en pleine affaire Troppmann (un jeune assassin massacre une famille de huit personnes), Le Petit Journal écoule chaque jour jusqu’à 430 000 exemplaires, soit dix fois plus que ses rivaux. Il devient le quotidien le plus vendu dans le monde.
À la veille de la Grande Guerre, quatre quotidiens à un sou frôlent ou dépassent le million d’exemplaires : Le Petit Journal, Le Journal, Le Matin et Le Petit Parisien, plus fort tirage de la planète (1,3 million d’exemplaires). En 1914, avec près de 10 millions d’exemplaires quotidiens, la presse quotidienne française est devenue la première en Europe, la deuxième dans le monde après les États-Unis. On compte près de 80 quotidiens à Paris, près de 240 en province.  On aurait tort de croire, cependant, que l’essor des quotidiens de masse s’est fait du jour au lendemain. Bien sûr, le succès du Petit Journal a aiguisé des appétits. Mais les débuts du Petit Parisien (1876) ou du Matin (1884) sont, pour le moins, difficiles. En 1880, le premier plafonne à 50 000 exemplaires, alors que son modèle atteint les 600 000. Quant au Matin, il demeure longtemps marginal. En vérité, dans les années 1880, la presse quotidienne reste dominée par les titres politiques, classiques sur le fond mais bénéficiant de la toute nouvelle liberté républicaine (telles La Lanterne ou La Petite République). Or, tout change brusquement dans les deux ou trois décennies qui suivent. Les tirages du Petit Parisien et du Matin s’envolent, rejoints même, en 1892, par ceux d’un nouveau quotidien, Le Journal. Les uns et les autres se livrent une rude bataille dans les kiosques, rivalisant d’imagination pour capter la clientèle, à coups de vastes campagnes d’autopromotion, d’affiches immenses annonçant la publication d’un roman-feuilleton inédit, de concours publicitaires, de manifestations sportives. On attire le chaland avec des titres spectaculaires que hurlent les vendeurs de rue ou en publiant en une – comme Le Petit Parisien, à partir de 1903 – les premières photographies d’actualité, encore limitées à des portraits en médaillons ou des clichés situant l’événement pour le lecteur (comme la façade d’un immeuble ou la pièce, vide, où eut lieu le crime décrit par le reporter). Mais si la presse parisienne triomphe, c’est qu’elle parvient à conquérir la province : un quotidien national comme Le Petit Parisien réalise l’exploit d’arriver dans les plus petits bourgs en même temps que les journaux locaux et de fournir au lecteur des informations souvent plus fraîches et plus fiables qu’eux, grâce à ses correspondants et ses pages départementales. On ne saurait attribuer à un unique facteur l’apparente brutalité de la mutation. Un faisceau d’explications l’éclaire : avec les progrès de l’instruction, la presse de l’âge du suffrage universel dispose d’un marché consolidé qui s’offre bientôt à ses appétits ; le développement du chemin de fer – notamment la construction d’un réseau secondaire – favorise la conquête de la province ; l’essor de la presse quotidienne s’appuie sur un réseau humain de diffusion qui permet de toucher les gares (librairies Hachette) comme les plus petites villes. Surtout, la presse s’adapte à la demande, celle de l’actualité immédiate, de l’information variée et attractive, nourrie de nouvelles et de récits, portée par les nouveaux genres dominants, petit et grand reportage, enquêtes et interviews, qui bouleversent la conception même du journalisme.  
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