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La presse en France depuis la Libération

Par Patrick Eveno 

Au sortir de la guerre, les Français, las d’une propagande qui leur a été assénée pendant quatre ans, sont assoiffés d’information. Aussi, les premières années qui suivent la Libération sont-elles propices aux journaux.

L’évolution du marché de la presse

En 1946, 28 quotidiens parisiens impriment 6 millions d’exemplaires par jour tandis que les 175 quotidiens locaux et régionaux cumulent 9,2 millions d’exemplaires. La quantité et la diversité semblent s’épanouir. Pourtant, dès 1947, le recul est brutal et s’affirme jusqu’en 1953 : la presse parisienne ne tire plus que 3,4 millions d’exemplaires, la presse régionale 6 millions. La presse de commentaire la plus politisée (L’Humanité, Libération, Combat) voit son tirage décliner, tandis que nombre de ses journaux disparaissent. À partir de 1947, l’histoire de la presse politique n’est que celle d’un lent déclin émaillé par les disparitions : si l’ensemble des quotidiens engagés tirent à 2 millions d’exemplaires au printemps 1946, ils descendent sous la barre du million en 1949, puis à moins de 500 000 exemplaires par jour en 1953. Défense de la France et Le Franc-tireur changent de titre pour devenir des quotidiens populaires (France-Soir et Paris-Jour), L’Aube, quotidien démocrate-chrétien créé par Francisque Gay en 1932, cesse de paraître en 1951, Ce soir en 1953, Le Populaire en 1962, Libération en 1964, Combat en 1974. Quant au quotidien L’Humanité, sa diffusion s’effondre en dépit de plusieurs tentatives de rénovation.
En revanche, la presse d’information s’affirme et connaît de belles réussites (France-Soir, Le Parisien libéré, Le Figaro, Le Monde). La plupart des journaux équilibrent leur budget, voire gagnent de l’argent, parce qu’il y a peu de concurrence sur le marché de l’information et sur le marché publicitaire : la radio et la télévision nationalisées n’assurent pas la pluralité des opinions et sont privées de publicité. Les années 1953-1969 constituent une période faste pour la presse quotidienne. Le tirage total, tombé à moins de 10 millions d’exemplaires en 1953, remonte à 13 millions d’exemplaires en 1969 (5 millions pour les quotidiens nationaux, 8 millions pour les régionaux). C’est l’heure de gloire des grands quotidiens populaires : entre 1957 et 1959, France-Soir vend 1 150 000 exemplaires par jour et Le Parisien libéré 750 000 exemplaires. Toutefois, si Le Parisien se maintient jusqu’en 1973, France-Soir entame un lent déclin dans les années 1960 ; en 1972, à la mort de son directeur Pierre Lazareff, il ne vend plus que 800 000 exemplaires par jour. Paris-Jour est le troisième quotidien populaire, créé par le roi de la presse du cœur (Nous deux) Cino Del Duca, en 1959, à partir du quotidien de la Résistance Le Franc-tireur. Cependant, le journal n’arrive pas à dépasser les 250 000 ou 300 000 exemplaires. En 1972, Simone Del Duca, qui perdait chaque jour trop d’argent, met fin à l’édition de ce tabloïd à l’anglaise, avec pin-up, jeux, concours, articles brefs, gros titres et grandes illustrations.


La presse quotidienne nationale en crise

La presse quotidienne nationale entre dès lors en crise : durant la décennie des années 1970, son tirage décline de 2 millions d’exemplaires, passant de 5 à 3 millions par jour. Certes, les quotidiens destinés aux élites, Le Figaro et Le Monde, se maintiennent autour de 400 000 exemplaires chacun, mais ils sont entrés dans une phase de fragilité. Alors qu’en 1969 les recettes publicitaires atteignaient 69 % du chiffre d’affaires pour Le Monde et 85 % pour Le Figaro, elles ont tendance à stagner, puis à régresser en pourcentage, tandis que les coûts de production continuent d’augmenter. Quant à la presse quotidienne régionale, elle réussit à maintenir ses tirages autour de 8 millions d’exemplaires par jour au prix de la disparition de nombreux titres, rachetés par leurs concurrents régionaux puis fusionnés. Les grandes métropoles régionales, qui pour la plupart éditaient deux ou trois, voire quatre quotidiens à la Libération, ne bénéficient bientôt plus que d’un titre régional qui étend sa zone de diffusion en absorbant des confrères plus petits.
Paradoxalement, la volonté égalitaire qui préside depuis la guerre aux destinées de la presse française aboutit au déclin du nombre de titres. Il y avait 203 quotidiens en 1946 ; on n’en compte plus que 89 dès 1972. L’organisation corporatiste garantit en effet des conditions d’impression, de distribution et de salaires similaires pour l’ensemble des titres, mais c’est un agencement à faible productivité et coûteux, d’autant plus cher qu’il est peu performant. Il induit une augmentation des prix de vente, qui reste le seul élément véritablement maîtrisé par l’entreprise de presse. Mais la hausse du prix fait fuir les lecteurs… Le système freine également la modernisation des imprimeries et l’évolution des circuits de distribution. Les quotidiens français tardent à passer à la couleur, tandis que le réseau des NMPP se développe peu et suit mal les mutations démographiques des Français. Enfin, pour éviter la concurrence, qui par nature est inégalitaire, la Fédération nationale de la presse française interdit longtemps les suppléments de fin de semaine, qui font florès dans la plupart des autres pays démocratiques développés.


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Le succès des magazines

Cependant, l’évolution socioculturelle est plus forte que cette position malthusienne.
Les Français, comme les autres Européens, réclament des magazines. En France, comme les quotidiens n’ont pas de suppléments, les magazines occupent la place laissée vacante. À la Libération, la presse hebdomadaire est essentiellement politique : Témoignage chrétien, Action, Gavroche, Le Populaire dimanche, L’Humanité dimanche, Carrefour sont des feuilles de commentaire qui restent confinées aux sympathisants d’un parti ou d’un groupe et qui ne réussissent pas à s’implanter comme magazines grand public. La plupart disparaissent.
Ce n’est qu’au prix d’un bouleversement total de leur ligne éditoriale, que deux d’entre eux, Le Nouvel Observateur et L’Express, parviennent à s’installer dans le paysage médiatique français. France Observateur, créé en avril 1950, est devenu L’Observateur en avril 1954, mais en 1964, Claude Perdriel et Jean Daniel reprennent l’hebdomadaire et le transforment en un newsmagazine, Le Nouvel Observateur. C’est L’Express, fondé par Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud  en mai 1953 pour soutenir Pierre Mendès France, qui inaugure le format news en 1964 sur le modèle du Time américain. La formule est appelée à un grand succès : en 1972, Le Point est lancé par des dissidents de L’Express. Paris-Match , qui attache une grande importance aux photos, s’apparente à la famille des news, même si, graduellement, il consacre de plus en plus d’articles à la vie privée des célébrités et des hommes politiques, préfigurant ce qui deviendra la presse people.
La presse féminine fait également les beaux jours des entreprises de presse : Elle, fondé en 1945 par Hélène Gordon-Lazareff sous la tutelle de Hachette, et Marie-Claire, relancé en 1954 par Jean Prouvost qui avait inauguré un nouveau type de magazine féminin en créant ce titre en 1937, sont bientôt imités, suivis ou dépassés par la nouvelle presse féminine des années 1970.
La presse de programmes télévisés est également un succès des années 1950 et 1960 : Télé 7 jours ou Télérama créé au sein du groupe La Vie catholique incarnent cette nouvelle formule qui tente de faire le lien entre presse et télévision.
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