arrêt sur...

La presse en France depuis la Libération

Par Patrick Eveno 

L’information sur Internet conduit à une remise en cause du modèle rédactionnel des journaux : l’écriture courte des dépêches ou les commentaires des internautes bousculent les pratiques des journalistes et les usages traditionnels de la presse.

Depuis 1972 : une crise récurrente 

Au début des années 1970, les concentrations s’accélèrent sous l’effet de la crise. Les grands quotidiens populaires déclinent : France-Soir perd 300 000 exemplaires entre 1967 et 1972, Paris-Jour disparaît en janvier 1972. La crise qui se déclenche à partir de 1972 est mal appréhendée par la presse et s’installe dans la durée. Nombre de patrons de presse accusent la télévision, qui s’est ouverte à la publicité depuis le 1er octobre 1968, de capter une partie de la manne provenant des annonceurs. Mais, comme l’affirme le directeur du Monde, Jacques Fauvet, « l’élément central de la crise est celui des conditions de fabrication, d’exploitation et de distribution de la presse française ». Au mois de janvier 1972, Georges Pompidou renvoie la presse à son destin : « Le combat de la presse écrite, c’est aussi le combat de l’intelligence et de la culture, mais la presse écrite, pour garder sa raison d’être, doit s’adapter au monde moderne et donner au lecteur l’envie de lire le journal ». Jacques Chaban-Delmas, alors Premier ministre, se saisit de la question, mais sans trouver de réponse adéquate autre que l’instauration d’une aide aux quotidiens d’information tirant à moins de 200 000 exemplaires et dont les ressources publicitaires sont inférieures à 30 % du chiffre d’affaires. Dans le même temps, Robert Hersant, patron de presse régionale et député de gauche (radical) puis centriste de plus en plus marqué à droite, accélère ses acquisitions. Après s’être taillé un petit royaume dans la presse régionale en reprenant des quotidiens en difficulté, il s’empare coup sur coup de fleurons de la presse française : Paris-Normandie en 1972, Le Figaro en 1975, France-Soir en 1976, L’Aurore en 1978. Incarnant les liaisons dangereuses entre affaires, presse et politique, Robert Hersant doit faire face à une fronde des journalistes qui l’accusent de diverses infractions aux ordonnances de 1944, mais il n’en a cure.

Un malaise de plus en plus tangible

Toutefois, c’est la grève du Parisien libéré qui révèle à l’opinion publique le malaise de la presse. Émilien Amaury, publicitaire et résistant, est un des fondateurs du Parisien libéré qui succède au grand quotidien populaire de la IIIe République, Le Petit Parisien. Il en prend progressivement le contrôle et forme un groupe de presse en ajoutant L’Équipe, Marie-France, Point de vue et d’autres titres à son empire. Au tournant des années 1960-1970, Le Parisien libéré passe au format tabloïd, multiplie les éditions locales dans le Bassin parisien et devient bientôt un quotidien plus régional que national. En mars 1975, Émilien Amaury décide de quitter la convention collective de la presse parisienne pour rejoindre celle de la presse régionale. C’est attaquer de front le Syndicat du livre, moins puissant en province, et qui y fait payer ses prestations à moindre coût. Le conflit entre le Livre et Amaury se prolonge pendant plus de deux ans, avec son cortège de grèves, d’occupations des imprimeries de la rue d’Enghien, de sabotages et de « rodéos » musclés pour empêcher la distribution du quotidien. Le décès accidentel d’Émilien Amaury permet de cesser les hostilités : patrons et syndicats transigent, mais la question des coûts de fabrication et de distribution reste pendante.

Des aides publiques et l’intervention de groupes étrangers

Afin de faire face à ces surcoûts, la Fédération de la presse et ses syndicats patronaux négocient des aides publiques multiples et d’un montant croissant. En 2008, les aides directes et indirectes représentent plus d’1 milliard d’euros, et 1,5 milliard si l’on inclut l’exonération de la taxe professionnelle et le taux de TVA réduit à 2,1 %. Pour un secteur qui réalise un chiffre d’affaires d’environ 10 milliards d’euros, cela représente 1 % des recettes. Le pourcentage est encore plus élevé pour les quotidiens et les hebdomadaires d’information générale, qui bénéficient d’aides spécifiques.
La presse peut néanmoins s’enorgueillir de quelques réussites : la création de Libération en 1973 et son installation dans le paysage médiatique au cours des années 1980, la bonne santé des quotidiens économiques, Les Échos notamment, ou encore la forte croissance des quotidiens du groupe Amaury à partir du milieu des années 1980.
En outre, le secteur de la presse magazine se porte bien et voit naître de nouveaux titres. Il est même dynamisé par l’intervention de groupes étrangers : l’anglais Emap qui rachète des titres du groupe Hersant puis les cède à l’italien Mondadori, mais surtout Prisma Presse, la filiale française du géant allemand Bertelsmann. Après avoir lancé en 1979 une adaptation française de Geo, Axel Ganz, le patron du groupe, procède au lancement de nouveaux titres : d’abord deux féminins, Prima en 1982 et Femme actuelle en 1984, ensuite des magazines people, Voici en 1987 et Gala en 1993, mais également un magazine économique, Capital (1991), puis des bimensuels de télévision. Il rachète d’autres titres (VSD, Ça m’intéresse, Télé-Loisirs) et lance des titres de cuisine ou de maison. Cependant, le principal acteur du secteur, le groupe Hachette, absorbé par le groupe Lagardère en 1980, ne demeure pas inactif. Privilégiant la presse magazine, il cède progressivement ses quotidiens régionaux.

Des phases de concentration et de déconcentration

Depuis une vingtaine d’années, le secteur de la presse est en effet l’objet de mouvements de capitaux, alternant les phases de concentration et de déconcentration. La recomposition du marché de la presse est en partie la conséquence de la libéralisation du secteur audiovisuel entamée au milieu des années 1980. De nouveaux acteurs commerciaux, de nouvelles chaînes hertziennes ou diffusées par le câble et le satellite apparaissent. L’ensemble des marchés des médias, information et divertissement confondus, se réorganise à marche forcée partout dans le monde. En France, à côté du groupe Lagardère, les groupes Hersant et Vivendi deviennent des acteurs majeurs. Toutefois, constitués à partir d’ensembles disparates et ayant largement recours à l’endettement, ces deux groupes éclatent au début du XXIe siècle. Les publications de presse de Vivendi – les magazines L’Express, Le Point et Courrier international –, mais surtout de vastes pans de la presse professionnelle et spécialisée (les groupes Tests, Liaisons, Usine nouvelle, etc.) sont vendus à l’encan. Dans le même temps, les héritiers de Robert Hersant cèdent la Socpresse à Serge Dassault. Ce dernier, ne souhaitant conserver que Le Figaro, s’empresse de revendre l’ensemble de la presse régionale ainsi que le groupe L’Express-L’Expansion qu’il avait acquis entre-temps.
De 2005 à 2008, la presse quotidienne régionale est restructurée autour de quelques grands acteurs : le groupe Ouest-France absorbe les quotidiens de la basse Loire, Sud-Ouest récupère le groupe Midi Libre, le Belge Rossel achète La Voix du Nord, Philippe Hersant constitue le Groupe Hersant Média (GHM) autour du groupe France-Antilles (une douzaine de journaux dans les DOM-TOM), avec les  journaux normands et rémois de son défunt père, auxquels il ajoute l’ensemble des quotidiens méditerranéens achetés à Lagardère (La Provence, Nice-Matin, Var-Matin, Corse-Matin). Enfin, le Crédit mutuel réunit dans EBRA (Est Bourgogne Rhône Alpes) les quotidiens de l’Est, notamment Les Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Alsace, Le Républicain lorrain, L’Est républicain, Le Progrès, Le Dauphiné libéré, etc.). Ces regroupements de quotidiens régionaux imposent par leur taille : 1,3 million d’exemplaires pour EBRA, 1 million pour le groupe Ouest-France, autour de 600 000 exemplaires pour le groupe Sud-Ouest ou pour GHM. Si l’on inclut leurs autres activités, notamment dans la presse gratuite d’annonces (Paru vendu, Top Annonces, etc.) pourtant en pleine déroute, GHM atteint un chiffre d’affaires de 900 millions d’euros et le groupe Ouest-France réalise près de 1,2 milliard de chiffre d’affaires.

La montée en puissance des hommes d’affaires

L’autre phénomène marquant de la recomposition de la presse française est la montée en puissance de nouveaux venus, des hommes d’affaires qui ont fait fortune dans d’autres métiers et qui agissent en « mécènes », parfois intéressés par l’influence que l’on peut espérer acquérir en étant propriétaire d’un journal. Bernard Arnault, patron de LVMH (Louis Vuitton – Moët Hennessy), avait inauguré le phénomène en reprenant La Tribune en 1993, mais, lassé par des déficits récurrents, il revend le journal en 2007 pour pouvoir acheter Les Échos, premier quotidien économique français, tant par sa date de création que par son tirage. Édouard de Rothschild investit dans Libération en 2005, tandis que Serge Dassault rachète Le Figaro la même année. François Pinault avait acquis Le Point en 1997. En réaction à ces mouvements de capitaux, des sociétés de rédacteurs sont créées, à l’instar de celle du Monde, dans les journaux concernés.
Face à la multiplication des changements de propriétaires, les journalistes s’inquiètent en effet des conséquences possibles pour l’indépendance rédactionnelle. En 2005, les sociétés de rédacteurs se regroupent en un Forum permanent des sociétés de journalistes, dont la revendication principale est la reconnaissance juridique de la collectivité rédactionnelle, ainsi que la consécration du double statut des journalistes, qui se veulent conjointement auteurs et salariés.

L'arrivée des quotidiens d’information gratuits et Internet

La profession est en effet sujette à une vaste remise en cause depuis le début des années 2000, avec l’apparition de l’information pour l’essentiel gratuite sur Internet et la diffusion de quotidiens gratuits d’information. Les gratuits Metro et 20 Minutes, lancés sur le marché français au printemps 2002, sont ensuite rejoints par Direct Soir et Direct Matin. Au total, ce sont plus de 2 millions d’exemplaires qui sont distribués gratuitement du lundi au vendredi dans les grandes métropoles françaises. Affectant marginalement la diffusion de la presse payante, les quotidiens gratuits révèlent une demande du public qui n’avait pas été satisfaite et les lacunes du système de distribution français. En effet, les lecteurs apprécient qu’on leur mette le journal en main et plébiscitent les articles factuels et courts. Cependant, les gratuits mettent en péril les quotidiens payants, parce qu’ils drainent une partie des recettes publicitaires et surtout captent l’attention des jeunes, qui progressivement s’habituent à ne plus acheter le journal.

La chute du lectorat devient préoccupante pour la presse : les acheteurs vieillissent, les jeunes lisent des gratuits ou des informations sur Internet. La diffusion s’en ressent, qui diminue régulièrement depuis plusieurs années. En 2008, avec un taux d’achat de 154 exemplaires pour 1 000 adultes, la presse quotidienne française se trouve reléguée au 58e rang du classement de l’Association mondiale des journaux. Les recettes de la vente comme celles de la publicité s’étiolent.
La crise économique rend encore plus sensible la faiblesse du marché publicitaire français dont une part croissante est captée par la télévision, et maintenant par la Toile. En outre, les petites annonces, qui ont longtemps fait les beaux jours de la presse, sont captées par les sites spécialisés du Web. Enfin, l’information sur Internet conduit à une remise en cause du modèle rédactionnel des journaux : l’écriture courte des dépêches ou les commentaires des internautes bousculent les pratiques des journalistes et les usages traditionnels de la presse. La rapidité du service et la possibilité de multiplier les angles en changeant de site rendent le lecteur maître de son information et privent le journaliste d’une part de ses prérogatives. Ainsi, le modèle économique et le modèle rédactionnel de la presse écrite sont conjointement remis en cause.
haut de page