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La presse en France depuis la Libération

Par Patrick Eveno 

Profondément remodelée après la Seconde Guerre mondiale, la presse française connaît une embellie durant la croissance des Trente Glorieuses, avant de plonger dans une crise structurelle.

La restructuration de la Libération

Le paysage médiatique français est profondément bouleversé à la Libération. Tous les médias, à l’exception de ceux qui avaient été interdits par les derniers gouvernements de la IIIe République ou par les forces d’occupation, sont considérés comme coupables de soumission aux ordres de Vichy et des Allemands, de collaboration avec l’ennemi, mais également d’avoir accepté trop facilement les règles du marché. Les directives élaborées par le Comité général d’études de la Résistance sont reprises en un « cahier bleu » et transcrites dans la loi par les ordonnances du gouvernement provisoire de la République française. Elles instaurent la nationalisation du secteur radiophonique, qui devient la Radiodiffusion française (RDF), et de l’agence de presse Havas, qui devient l’Agence France-Presse (AFP).
En ce qui concerne la presse écrite, à l’époque le principal moyen d’information, c’est l’ensemble des titres politiques qui sont visés. Tous les journaux ayant continué de paraître quinze jours après le début de l’Occupation, soit le 25 juin 1940 pour la zone nord et le 26 novembre 1942 pour la zone sud, sont interdits. Les entreprises qui les éditent sont placées sous séquestre en attente d’un jugement ou d’un non-lieu. Cette mesure concerne principalement les quotidiens – 188 des 206 quotidiens paraissant en 1939 se trouvent interdits – mais elle affecte également des hebdomadaires et des mensuels. Le but, clairement annoncé dans le « cahier bleu », est « de faire table rase en matière de presse » et « d’obtenir des garanties efficaces contre la corruption des journaux et l’influence du capitalisme dans la presse ».
Les biens des entreprises placées sous séquestre sont confiés aux Domaines puis à la Société nationale des entreprises de presse (SNEP), créée en 1946, qui les loue aux nouveaux journaux. Ces derniers sont pour la plupart issus de la presse clandestine de la Résistance (Défense de la France, Le Franc-tireur, Combat, Libération, La Voix du Nord, etc.), auxquels s’ajoutent de nouveaux titres créés en août 1944 (Le Parisien libéré, Sud-Ouest, Ouest-France, etc.) ou postérieurement (Le Monde, fondé en décembre 1944 par Hubert Beuve-Méry ), ainsi que les titres qui se sont sabordés à temps et qui obtiennent l’autorisation de reparaître (Le Figaro, L’Humanité, Le Populaire, Les Échos, Le Progrès, L’Est républicain, etc.). D’autres encore sont relevés de l’interdiction pour faits de résistance (La Montagne) ou parce qu’ils représentent une sensibilité particulière (La Croix). L’autorisation de paraître, maintenue jusqu’en 1947, est délivrée par le ministre de l’Information sur des critères politiques : sont ainsi privilégiés les mouvements de résistance et les partis politiques, auxquels sont attribués des journaux. Ainsi, le Parti communiste français se trouve doté de 27 quotidiens, le parti socialiste de 20, le Mouvement républicain populaire (MRP) de 28 et les Comités de libération de 39, auxquels s’ajoutent de nombreux hebdomadaires pour chaque tendance. La plupart des groupes de presse qui existaient avant la Seconde Guerre mondiale disparaissent. Parallèlement à cet immense transfert de propriété, la Commission de la carte de presse procède à une épuration professionnelle des journalistes. Mais en dehors de quelques « ténors » de la collaboration, qui sont fusillés (Jean Luchaire, Georges Suarez, Robert Brasillach), qui s’exilent (Alphonse de Châteaubriant) ou sont condamnés (Henri Béraud), l’épuration est faible.

La nouvelle organisation de la presse

En revanche, grâce à la puissance du parti communiste et de la CGT, et parce que les nouveaux journaux avaient besoin d’eux, les ouvriers du livre sont tous réintégrés dans les imprimeries. Le Comité intersyndical du livre parisien (CILP-CGT) utilise la situation pour s’octroyer le monopole de la fabrication des quotidiens en instaurant le contrôle de l’embauche. En outre, il obtient que l’ensemble des effectifs soit repris. Ces mesures de circonstance sont une des causes de la faible productivité des imprimeries parisiennes et du coût élevé de la fabrication des journaux en France. Dans un premier temps, les communistes et la CGT imposent également leur tutelle sur la nouvelle entreprise de distribution des journaux, les Messageries françaises de presse (MFP). Mais l’entreprise fonctionne mal, tandis que les Messageries Hachette, évincées à la Libération, reprennent progressivement la diffusion des journaux. La grève des ouvriers du livre, qui dure quarante jours en février et mars 1947, conduit à la faillite des MFP et au vote en urgence de la loi Bichet. Promulguée le 2 avril 1947, elle institue la collaboration entre les coopératives regroupant les éditeurs de presse et l’opérateur Hachette et aboutit à la création des Nouvelles Messageries de la presse parisienne (NMPP). Dans le contexte difficile de la reconstruction, les éditeurs organisent le marché des journaux sous la tutelle de l’État, qui attribue les autorisations de parution et les imprimeries, répartit le papier, fixe le prix de vente et subventionne la presse en compensant les déficits de la SNCF et de la poste, qui transportent les journaux à perte. L’État accorde également des dégrèvements fiscaux, en exonérant les entreprises de presse de la taxe professionnelle et en appliquant un taux de la taxe sur le chiffre d’affaires (TCA, ancêtre de la TVA) réduit pour la presse. Du côté des entreprises, les interlocuteurs de l’État et des partenaires sociaux s’organisent en syndicats : Syndicat de la presse parisienne (SPP) pour les quotidiens nationaux, Syndicat de la presse quotidienne régionale (SPQR), etc. L’ensemble des syndicats patronaux est regroupé dans la Fédération nationale de la presse française (FNPF), née dans la clandestinité.
L’histoire économique de la presse depuis 1945 est rythmée par les négociations entre les différents acteurs : organisations patronales, organisation ouvrière et gouvernement, ainsi que quelques grands acteurs, tels que le groupe Hachette, les NMPP ou la poste. Dans ce système corporatif, les journalistes pèsent bien peu. Cette nouvelle organisation de la presse devait être couronnée par un statut spécifique des entreprises de presse, qui, en dépit de quatorze propositions de loi sous la IVe République, ne vit jamais le jour. Il fallut donc, à la suite des procès contre les entreprises déchues et après les lois d’amnistie de 1951 et 1953, organiser le transfert définitif des biens de presse aux journaux fondés à la Libération. La loi de Moustier, promulguée le 2 août 1954, organise le transfert : les entreprises condamnées sont définitivement évincées, celles qui ont bénéficié d’un non-lieu doivent composer avec les nouvelles entreprises. Quantité d’immeubles, d’installations et de machines sont alors vendus à bas prix.

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