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Vers un nouveau journalisme

Par Agnès Chauveau

L’information s’est banalisée. Elle est concurrencée par de nouveaux supports qui ne sont pas des moyens d’information : des moteurs de recherche [...] ou les réseaux sociaux [...]. La presse est aussi concurrencée par l’émergence de la blogosphère. L’idée se fait jour qu’une autre information est possible, plus démocratique, car produite par des citoyens.

Comment en est-on arrivé là ?

La baisse de la diffusion payée, l’effondrement des recettes publicitaires et du marché des petites annonces, la concurrence des gratuits, l’augmentation des coûts de fabrication, du prix du papier, des matières premières et des coûts de distribution, le faible nombre de points de vente : le modèle économique sur lequel l’essor de la presse écrite s’était construit s’est désagrégé en quelques décennies… La publicité a déserté les vieux journaux et le modèle de financement apparu au XIXe siècle, avec La Presse d’Émile de Girardin, s’est vu brusquement remis en cause. Les responsables des journaux sont donc confrontés au défi de trouver un nouveau business model tout en réduisant leurs coûts de production de l’information. L’entrée en force, dans le capital des journaux, d’industriels dont le journalisme n’est pas le métier a permis de sauver des titres chancelants, mais a fini de nuire à l’idée d’une presse indépendante de tout pouvoir. Et parce que les journaux quotidiens sont chers à fabriquer, ils sont devenus vulnérables, d’autant que leur lecture n’est plus un rituel incontournable.

Une grave crise de confiance


Car la mutation est encore plus profonde. Le journal a perdu de sa superbe, de son influence, de sa suprématie et il n’est plus le creuset de la démocratie. Concurrencé par la multiplicité des sources d’information, par la gratuité des informations sur la Toile, il a abandonné son leadership politique et culturel et cessé d’assumer sa fonction de quatrième pouvoir. L’époque qui s’est ouverte à la fin du XIXe siècle avec le « J’accuse » de Zola, publié à la une de L’Aurore, paraît révolue. De même, le temps où les éditoriaux de Sirius – pseudonyme du patron du Monde Hubert Beuve-Méry – faisaient la leçon à de Gaulle n’a plus cours. L’ambition d’exercer un magistère moral, de jouer un rôle politique autonome, est désormais mal perçue par les lecteurs. L’attitude de surplomb et de donneur de leçon provoque le rejet et donne la sensation d’une collusion entre la presse et les élites dirigeantes.
La presse a mauvaise presse. Le phénomène, il est vrai, n’est guère nouveau. Balzac ne cessait déjà de dénoncer la toute-puissance des journalistes de son temps, leur vanité, leur vénalité, la versatilité de leur jugement, concluant sa Monographie de la presse parisienne par un cinglant axiome : « Si la presse n’existait pas, il faudrait ne pas l’inventer. »
Depuis 1987, un baromètre réalisé par TNS Sofres pour le journal La Croix permet de mesurer d’année en année la confiance de l’opinion dans les médias. Les lecteurs montrent une défiance croissante vis-à-vis de la presse. Les journalistes sont accusés de nombreux maux : on leur reproche notamment de se polariser sur des sujets éloignés des préoccupations du public ; de fouiller dans la vie privée des gens au risque de leur porter préjudice ; d’être approximatifs, de ne pas prendre le temps de vérifier les sources ; d’embrouiller faits et commentaires ; de proposer une hiérarchie de l’information sans lien raisonnable avec l’importance des sujets, en utilisant par exemple les faits divers comme produits d’appel. Surtout, on les suspecte d’agir sous l’influence des politiques ou sous la domination de groupes financiers.


La fracture médiatique entre la population et le système d’information

L’histoire du pouvoir de la presse écrite s’achève ; le temps de la « nouvelle cléricature », où éditorialistes et journalistes d’investigation pouvaient, selon la formule d’Albert Londres, « porter la plume dans la plaie » des gouvernants a vécu. En France, la quasi-unanimité des journaux en faveur de la Constitution européenne en 2005 a brusquement fait prendre conscience d’une fracture médiatique entre la population et le système d’information. Et pourtant, depuis la Révolution, la presse aura été en France l’auxiliaire de la démocratie, en contribuant à créer par sa fonction critique les conditions pour que le débat démocratique implique l’ensemble des citoyens. Comment envisager alors l’avenir du journalisme et de sa fonction d’organisation du débat public ? L’information s’est banalisée. Elle est concurrencée par de nouveaux supports qui ne sont pas des moyens d’information : des moteurs de recherche comme Google ou encore des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. La presse est aussi concurrencée par l’émergence de la blogosphère. L’idée se fait jour qu’une autre information est possible, plus démocratique, car produite par des citoyens. Début 2011, on comptait plus de 156 millions de blogs, publiant 1 million de nouveaux billets par jour. Bien que ce journalisme citoyen ait montré ses limites, les blogs sont devenus partie intégrante du paysage médiatique. Ils dépassent parfois en audience et en qualité nombre de médias traditionnels, même s’ils sont souvent alimentés par des journalistes. Quelques années après son lancement, le Huffington Post, site d’information en même temps que plateforme de blogs, a dépassé en trafic le site du Wall Street Journal ou du Washington Post. Les blogueurs ont aussi fait la preuve de leur capacité d’intervention dans l’espace public. Depuis l’hiver 2010, les révolutions dans le monde arabe ont prouvé que les internautes et les blogueurs, adeptes de Facebook, Twitter et YouTube, étaient capables de déclencher une mobilisation populaire sans précédent et que ces nouvelles formes d’expression étaient susceptibles d’organiser un débat public, contrairement à une presse atone qui demeurait muselée par le pouvoir politique.

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