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Vers un nouveau journalisme

Par Agnès Chauveau

Les futurologues n’annoncent pas la disparition du Monde ou de Libération en 2029, mais avancent que leur extinction est programmée si leurs sources principales de revenus viennent toujours de leur édition papier actuelle.

La presse est morte ! Vive la presse !  

 

Depuis quelques années, les essais sur la fin des journaux et la mort supposée du journalisme se multiplient. En ce début du XXIe siècle, le climat est pour le moins morose et la dépression qui touche la presse contraste avec l’âge d’or du début du XXe siècle. Les dernières heures de la presse papier auraient-elles sonné ? Serions-nous tous condamnés, d’ici quelques années, à lire les nouvelles sur des écrans d’ordinateurs ou sur des tablettes numériques ? À en croire les pythies en tout genre, le sort de la presse écrite est définitivement scellé. Faut-il le déplorer ? Ce constat signifie-t-il la mort des systèmes d’information ? Ou la presse doit-elle être réinventée et dès lors, sous quelle forme ?

La presse aura-t-elle disparu en 2017 ou en 2040 ?


En 2008, le Newseum, un musée consacré à l’histoire de la presse depuis les premiers imprimés du XVIe siècle, était inauguré à Washington. Le parcours évoque la saga dorée des journaux américains, les exploits des reporters de guerre et les révélations des journalistes d’investigation. Aujourd’hui, c’est une exposition à la BnF qui retrace la splendeur passée d’une presse française qui participa pleinement à la construction démocratique. À n’en point douter, quelques tristes Cassandre songeront que cette sanctuarisation, à quelques années d’écart, de part et d’autre de l’Atlantique, est de bien mauvais augure.
 

La fin de la version papier de France-Soir

Et nombreux sont ceux qui leur donneraient raison, à l’heure où, en France, des « Robins des bois de l’information » répandent sur le pavé parisien des journaux par milliers, pour protester contre la mort de la version papier de France-Soir. Le journal mythique de Pierre Lazareff, le seul quotidien français à avoir été vendu, certains jours, à la fin des années cinquante, à plus de 2 millions d’exemplaires, disparaît des kiosques mais conserve une existence numérique. Créé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, France-Soir, héritier du journal résistant Défense de la France, aura été, pour plusieurs générations de lecteurs et de journalistes, un modèle : grandes plumes, reportages, scoops et photos-choc. On y lisait parmi les plus grands de la profession : Joseph Kessel, Lucien Bodard et tant d’autres. Au fil de la demi-douzaine d’éditions quotidiennes, le quotidien dévoilait tout des mésaventures de la IVe République et plus tard de l’épopée gaulliste, des guerres d’Indochine et d’Algérie. Mais le journal se voulait aussi populaire et rien des faits divers, des péripéties du Tour de France et de la vie des célébrités ne lui échappait. Dans les années soixante, s’amorce un long déclin – qui coïncide avec la fin des Trente Glorieuses – de la presse d’après-guerre. Même Robert Hersant, qui rachète France-Soir au groupe Hachette en 1976, ne parvient pas à remonter la pente. En avril 1998, le journal n’a plus qu’une édition, vendue à seulement 150 000 exemplaires par jour. En avril 1999, Hersant cède le titre pour un franc symbolique. Dès lors, le journal passe de main en main, sans parvenir à trouver un second souffle et en perdant toujours un peu plus de lecteurs. Racheté par Alexandre Pougatchev en 2010, France-Soir veut croire que sa grande époque est de retour. Le nouveau propriétaire – un Russe dont le père milliardaire, Sergueï Pougatchev, est surnommé « le Banquier de Poutine » – décide de relancer le journal à coups d’espèces sonnantes et trébuchantes : il installe la rédaction dans de luxueux locaux sur les Champs-Élysées, embauche une centaine de journalistes et orchestre une énorme campagne de publicité. En vain, le projet d’un grand quotidien d’information populaire a vécu.


L'inexorable chute des tirages des quotidiens

La disparition de France-Soir ne fait pas exception. La Tribune, moribonde, s’apprête à connaître le même sort. Même s’il a su trouver un public, ce quotidien économique né dans les années quatre-vingt n’a jamais réussi à équilibrer ses comptes. L’Humanité et, dans une moindre mesure, Libération, se battent pour leur survie ; Le Figaro et Le Monde maintiennent un équilibre précaire. Les Échos et Le Parisien – Aujourd’hui en France, hier symbole de réussite, ont annoncé des plans de restructuration. Les 600 millions d’euros débloqués par l’État en 2010, qui faisaient suite aux États généraux de la presse (2008) et visaient à améliorer la distribution et moderniser les imprimeries, n’ont pas résolu le problème de fond. De fait, depuis les années soixante, la presse française connaît une érosion continue de sa diffusion. En 1945, les quotidiens nationaux, alors au nombre de 26, tiraient 4,6 millions d’exemplaires chaque jour. En 2010, ils n’étaient plus que 10 pour un tirage quotidien de 1,8 million d’exemplaires. Ce qui équivaut à une chute de 60 % en soixante-cinq ans, qui a commencé bien avant l’apparition de la presse gratuite et de l’information sur la Toile. En 1980, les quotidiens nationaux avaient déjà vu leur tirage baisser de 35 % depuis 1945. Ils n’étaient déjà plus que 12 et leur tirage quotidien passait pour la première fois sous la barre des 3 millions d’exemplaires. En 1996, on ne comptait plus que 10 quotidiens, dont le tirage frôlait dangereusement la barre des 2 millions d’exemplaires, soit une nouvelle chute de 17 % en seize ans. En 2005 et jusqu’en 2010, les quotidiens ont vu leur tirage passer de 1 901 000 à 1 830 000 exemplaires par jour : une chute de 4 %, paradoxalement moins importante que les précédentes alors que la grande majorité des foyers français est désormais connectée à Internet. Les ventes des titres de presse nationale sur la période 2010-2011 ont globalement baissé de 5,6 %, en passant de 186 492 à 177 515 ventes par numéro en moyenne entre juillet 2010 et juin 2011. Trois Français sur quatre ne lisent jamais de quotidien national : le désintérêt des jeunes lecteurs et des moins jeunes pour la presse imprimée va croissant…

Une crise internationale

Le cas français est loin d’être isolé. The Guardian a annoncé qu’il avait perdu 37 millions d’euros et qu’il pourrait être en faillite d’ici trois ans. Le titre britannique, qui a décidé d’un plan d’économie de 28,5 millions d’euros sur cinq ans, veut tourner la page du papier et passer au numérique. En Europe, la diffusion des quotidiens a régressé de près de 8 % depuis 2005. La baisse est de 10 % au Japon et en Amérique du Nord. Aux États-Unis, 142 quotidiens ont disparu en 2009, et le nombre de journalistes a diminué de 25 % en dix ans. Une crise qui semble laisser les lecteurs relativement indifférents : 69 % des Américains interrogés par le Pew Research Center estiment que si leur journal local cessait d’exister, cela n’aurait pas d’impact majeur sur leur capacité à s’informer.
Aussi, certains futurologues, comme Ross Dawson, se livrent à des pronostics qui prévoient la disparition des journaux en 2017 aux États-Unis, en 2019 au Royaume-Uni et en 2029 seulement pour la France, mieux lotie en raison des aides de l’État. Ses prévisions s’appuient sur la combinaison de tendances telles que le développement des tablettes, des e-readers, des mobiles et des plateformes ouvertes, l’évolution des coûts d’impression ou le transfert des investissements publicitaires. Les futurologues n’annoncent pas pour autant la disparition du Monde ou de Libération en 2029, mais avancent que leur extinction est programmée si leurs sources principales de revenus viennent toujours de leur édition papier actuelle. Simples élucubrations ? Si l’on en croit l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, agence de l’ONU située à Genève, la disparition des journaux traditionnels sur papier est prévue pour 2040.
Ce constat cache en fait des réalités contrastées. La situation de la presse n’est pas la même partout dans le monde. La planète compte 1,7 milliard de lecteurs de quotidiens et la diffusion de la presse d’information a progressé de 5,7 % dans le monde entre 2006 et 2011. Dans certains pays d’Asie, en Amérique du Sud ou en Russie, le journal gagne du terrain et accompagne les mutations en cours… Mais pour combien de temps encore ?

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