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La fabrication de la presse

Par Loïc Joffredo

L’image comme vecteur d’information s’impose dans la presse du XIXe siècle.

L’image dans la presse


Bien avant la photographie, les journaux accueillent des images sous la forme de gravures. Née avec le XIXe siècle, la lithographie, souvent présentée comme déterminante dans le succès de la presse illustrée, est en fait très peu employée : les lithogravures ne peuvent être publiées que hors-texte. Les éditeurs recourent encore, et durant une bonne partie du siècle, à la gravure sur bois, plus facilement insérables dans les formes typographiques. C’est sur cette technique que L’Illustration, premier hebdomadaire d’actualités illustré en France, bâtit son succès. Et, dans son sillage, un grand nombre de titres de la presse illustrée.
Alors même que la photographie s’impose comme pratique documentaire, les imprimeurs privilégient longtemps encore les procédés techniques fondés sur le dessin en noir et blanc. Des photographes, parfois qualifiés de « premiers photoreporters », se rendent sur certains théâtres de conflits (en Crimée ou pendant la guerre franco-prussienne). Mais, produit d’une technique lourde et encombrante qui requiert de longs temps de pose, peu adaptée donc à saisir sur le vif les actions militaires, leurs travaux ne sont que l’aide-mémoire des autres images : la photographie est encore « traduite » en dessin gravée pour la presse.
C’est au tournant des XIXe et XXe siècles qu’elle prend le pas sur les autres images d’actualités. Trois facteurs expliquent cette évolution. Tout d’abord la technique contraignante du collodion, selon laquelle la plaque photographique doit être trempée dans un produit chimique sensible à la lumière, est remplacée par le procédé au gélatino-bromure d’argent. Celui-ci a l’avantage d’être à la fois sec, donc préparé à l’avance de manière industrielle, et rapide, autorisant les prises de vue au centième de seconde : l’instantané est né.
Enfin, la mise au point de nouveaux objectifs, la généralisation de l’obturateur et l’invention de la pellicule de celluloïd, support infiniment plus souple que les plaques de verre, concourent à réduire considérablement la taille des appareils. Plus maniables, ils peuvent être utilisés dans des conditions de prises de vue plus difficiles et permettent la véritable naissance du photoreportage.
 

La similigravure

Mais ce sont les techniques d’insertion des tirages photographiques dans les journaux qui se révèlent les plus décisives. Après de nombreux tâtonnements s’impose un procédé de reproduction photomécanique : la similigravure, fondée sur une trame qui divise la photo en une myriade de points plus ou moins denses. Dès lors, les photographies en noir et blanc essaiment dans la presse.

Pour être équivalente à l’article du journaliste, il ne manque à la photographie que la rapidité de sa transmission. Jusque dans les années 1920, des photographes pressés qui ne peuvent confier leurs rouleaux aux passagers d’un train, utilisent encore des pigeons, quand les textes sont expédiés, eux, par « fil » télégraphique, par téléphone ou même par TSF. Le bélinographe, du nom de son inventeur Edouard Belin, vient combler cette lacune. Le principe de ce « télécopieur portable »est assez simple. Fixée sur un cylindre mobile, la photographie est « lue » ligne par ligne par un faisceau lumineux couplé sur une cellule photoélectrique ; les niveaux de gris de l’image sont convertis en fréquences retransmises via le réseau téléphonique ; à l’arrivée, les fréquences reçues sont inversement traduites en impulsions lumineuses qui, dans une chambre noire, restituent les niveaux de gris de l’image sur un papier photographique. Dans l’entre-deux-guerres, on s’habituera alors à voir sur les lieux des grands événements les photoreporters occuper les cabines téléphoniques ou grimper en haut des poteaux pour brancher les fils qui permettent la transmission de leurs scoops…

La lente adaptation technologique des journaux

Linotypes, rotatives, bélinographes… Toutes ces inventions au cœur de la mythologie de la presse sont encore en usage bien après la seconde guerre mondiale. Avec la crise des années 1930, puis l’Occupation, les entreprises de presse peinent à se moderniser. Après la guerre, les journaux qui ont survécu et ceux qui apparaissent subissent la pénurie, France-Soir ne retrouvant qu’en 1952 les 16 pages d’un quotidien d’avant-guerre. La sous-capitalisation des journaux n’est pas la seule cause de leur retard. En sont également responsables la faiblesse historique des investissements publicitaires et le poids des syndicats ouvriers qui verrouillent l’organisation du travail en contrôlant l’impression et l’embauche. Concurrencée par la radio depuis les années 1930, puis par la télévision au cours des années 1960, la presse quotidienne s’adapte trop lentement aux temps nouveaux et ne prend conscience que tardivement des progrès technologiques à accomplir.
Les perfectionnements marquants des techniques dans les années 1960 et 70 sont souvent le fait d’adaptations de découvertes faites dans d’autres branches d’activité. L’électronique et l’informatique vont ainsi marquer tous les secteurs de la vie de l’entreprise : la diffusion (gestion des abonnements), la rédaction (maquette, mise en page, traitement des textes), la fabrication (automatisation des rotatives), la gestion de l’entreprise… La révolution de la photocomposition des années 1970 est particulièrement mal vécue. Les ouvriers typographes, « gardiens » de la tradition de la « composition chaude » au plomb fondu, sont vite remplacées par les ordinateurs, et les journaux se fabriquent désormais depuis des claviers, mis en page par des logiciels de PAO (publication assistée par ordinateur) qui transmettent automatiquement la composition aux rotatives : une « composition froide » imposée par des entrepreneurs pressés de réduire ainsi des coûts de fabrication gravement obérés par la crise pétrolière et l’augmentation du prix du papier. Les tensions sociales conduisent notamment à la plus longue grève de l’histoire de la presse française : celle du Parisien libéré, entre 1975 et 1977.
Les coûts de distribution par le train ou l’avion sont eux aussi élevés. Le souci de les réduire conduit les journaux à expérimenter des procédés de photogravure à distance. Les imprimeries sont ainsi décentralisées et dotées du matériel suffisant pour composer et imprimer le nombre d’exemplaires nécessaires à partir du fac-similé expédié par la rédaction.


L’âge d’or du photoreportage

Enfin, si les quotidiens entament un irrésistible déclin, les magazines, eux, connaissent un succès grandissant. À l’imitation des newsmagazines américains comme le Time, les hebdomadaires d’actualités des années 1960 (L’Express, Le Nouvel Observateur, Paris Match…) sont publiés sur du meilleur papier et en couleurs. Le procédé de l’offset s’est en effet affiné depuis son invention au début du XXe siècle. La forme imprimante n’a plus désormais ni relief ni creux ; fondée sur la répulsion de l’eau et de l’encre, la technique consiste à « copier » une image sur une plaque métallique puis à l’humidifier ; les parties « pleines », grasse par nature, retiennent l’encre, tandis que les parties « blanches » fixent l’eau.
Dans ces magazines, les photos détiennent une place de choix. Outre que le métier de photojournaliste s’organise dans le cadre de grandes agences (Magnum, Gamma, Sygma…), les techniques de prise de vue et de reproduction se sont sensiblement améliorées (téléobjectif, autofocus, pellicules ultrasensibles…). C’est l’âge d’or du photoreportage. Le service photo occupe, comme à Paris-Match, le centre stratégique des rédactions. La « photo de couv » y fait l’objet d’un choix discuté : elle va « vendre » le magazine, mieux que ne le faisait naguère le quotidien avec ses gros titres.
Les préoccupations internationales occupant le devant de la scène depuis la Libération, les nouvelles provenant du monde entier sont reçues avec une rapidité toujours plus grande. Le Télex, réseau de télécommunications sur ondes courtes qui a fait son apparition en France en 1946, fait crépiter ses terminaux dans toutes rédactions des journaux. Puis, dès 1962 se font entendre les premiers « bips » des satellites de télécommunications. Recevant des signaux provenant d’une station terrestre pour les amplifier et les retransmettre vers une station réceptrice sur une autre longueur d’onde, ceux-ci ne cesseront plus d’être utilisés par les médias pour la communication de textes et d’images. Mais la télévision naissante s’empare déjà de cette prodigieuse invention : en 1963 est diffusée en direct sur les petits écrans la cérémonie d’inhumation du président assassiné J.F. Kennedy. Prisonnière de sa temporalité, la presse écrite ne peut évidemment rivaliser…  

Vers une presse sans Gutenberg


L’explosion d’Internet et la numérisation des supports ouvrent un nouveau chapitre de l’histoire des médias. Elles ferment celui de la presse imprimée traditionnelle, entrée dans la crise depuis plusieurs décennies déjà. Or la page n’est pas encore complètement tournée. En dépit des actes de décès (celui de France-Soir fin 2011, par exemple), de nombreux quotidiens existent encore, et de nouveaux magazines imprimés naissent chaque semaine. La fabrication de l’information de la presse imprimée tire profit de la révolution en cours autant qu’elle en pâtit. Internet élargit les possibilités de collecte des informations par les journalistes. Le réseau leur épargne les difficultés d’entrer en contact avec de nombreuses sources distantes ; il leur donne accès à des logiciels de documentation, d’infographie, d’écriture…, et les pousse à la convergence des techniques numériques. Mais cette nouvelle manière de travailler conduit le « journaliste assis » à se charger d’opérations autrefois assurées par des secrétaires de rédaction, des iconographes, des maquettistes… En attendant, dit-on, qu’un robot se charge de toutes les tâches, de la dépêche à sa publication.

La presse glisse insensiblement de l’imprimerie à la Toile. Le temps du brouhaha des salles de rédaction, de l’odeur du plomb et des crieurs de journaux appartient à un passé qu’on vivra, selon qu’on y cède, avec nostalgie ou pas.
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