arrêt sur...

L’irrésistible attraction du fait divers

Par Daniel Salles

Récits d’écarts par rapport aux normes, les faits divers tendent à la société un miroir qui lui permet de s’observer, pour mieux réaffirmer les normes ou au contraire les faire évoluer.

Le rôle essentiel de l’image


Les illustrations ont toujours joué un grand rôle dans le traitement des faits divers, en raison de leur dimension émotionnelle : images gravées sur bois des occasionnels et des canards, dessins du Petit journal ou de l’Illustration, photos. Les journalistes arrivent après les faits (mais souvent aussi avant la police comme le photographe américain Weegee), et les journaux ont encore aujourd’hui recours à des dessins pour illustrer les articles qui relatent ces événements drôles ou tragiques. Dans ses illustrations de faits divers, par exemple pour France-Soir ou Détective, Di Marco reprend la tradition de la peinture et des dessins à la "une" du Petit journal parus dès les années 1890 : il montre habituellement le moment de tension maximum qui précède le geste fatal. Il fixe les gestes, les attitudes, les regards des personnages au moment crucial. Ses dessins mis en scène sont comparables à un instantané en photographie. Le style hyperréaliste du dessin, l'éclairage qui met en valeur l'expression des personnages et notamment leurs yeux, les physionomies outrées et l'expression paroxystique des visages, la force expressive de leurs gestes font également participer le spectateur à l'action et l'amènent à envisager la suite implacable des événements. Cette intensité dans les dessins et cette mise en scène théâtrale contribuent à la dramatisation et à des effets de vérité : "On ne peut pas faire les dessins que je fais sans ressentir les émotions fortes des histoires que je dois illustrer, comme la terreur, l'angoisse, la souffrance. Il faut les vivre intérieurement et l'on obtient des effets saisissants de réalité parce qu'on les a presque vécus", déclare Di Marco.
Le développement de la radio et de la télévision va encore renforcer le succès des faits divers auprès du public ; et ces derniers remontent bien souvent en tête des conducteurs des journaux télévisés. En 2008, d’après le baromètre thématique des journaux télévisés de l’Ina, ils occupent près de 10 % des sujets des éditions du soir : « Alors que les catastrophes – naturelles ou provoquées par l’activité humaine – occupent une place relativement stable (hormis le pic de l’année 2005), il n’en est pas de même pour les faits divers qui affichent une augmentation régulière passant de 630 sujets en 1999 à 1710 en 2008, comme si les partis pris éditoriaux des chaînes étaient de favoriser, de plus en plus, les drames personnels plutôt que les drames collectifs. » De même, les émissions à base judiciaire, fondées sur les récits et reconstitutions d’affaires criminelles, sont très présentes à la télévision.

Du fait divers au fait de société


Récits d’écarts par rapport aux normes, les faits divers tendent à la société un miroir qui lui permet de s’observer, pour mieux réaffirmer les normes ou au contraire les faire évoluer.
Aussi certains médias privilégient-ils l’analyse plutôt que la narration, la réflexion plutôt que l’émotion. Ils recherchent alors un fait exemplaire d’une certaine réalité sociale qu’ils veulent mettre en lumière et utilisent les faits divers pour éclairer avec distance une évolution ou une tendance d’ensemble. Ces « signes, emblèmes, appels » (Merleau-Ponty) se retrouvent dans les pages des journaux sous le titre générique « Société ». Certains faits permettent de bien désigner les dysfonctionnements sociaux (le fonctionnement de la justice dans l’affaire d’Outreau par exemple) :

« L’ensemble de ces articles montre très bien comment le fait divers peut être perçu comme un facteur puissant d’incitation à débattre de problèmes de société auxquels il est associé. Comme dans le cas [Marie] Trintignant, le fait divers actualise en fait une polémique qui n’est pas neuve en permettant de l’illustrer ou de la mettre en exergue. Il en résulte que le fait divers doit être appréhendé du point de vue de la fonction de publicisation qu’il exerce sur l’information : il contribue à une prise de conscience de l’opinion publique qui dépasse le cas particulier qu’il est pour intégrer un discours plus général sur la problématique dont il a fait l’objet. » (Catherine Dessinges : Lady Diana, Marie Trintignant : faits divers ou faits de société ?)
Mais les médias provoquent désormais à grande échelle des identifications et des émotions à partir de faits divers. Le fait divers criminel suscite aujourd’hui un discours sur la violence qui serait en augmentation, ce qui est statistiquement faux. Lors de la campagne présidentielle de 2002, le thème de l’insécurité a par exemple donné lieu à l’exposition d’une multitude de faits divers à la télévision, non sans conséquences. Depuis quelque temps, le pouvoir politique « surréagit » à la médiatisation de ceux-ci et développe autour d’eux un discours sécuritaire et un discours victimaire. Ainsi, certains assassinats sont systématiquement suivis de propositions de légiférer. On peut s’interroger : cette exploitation politique de la presse est-elle saine pour la démocratie ?
haut de page