arrêt sur...

Le reportage et l’enquête : donner du sens au fait de société

Par Loïc Joffredo

« Qu’est-ce que le journalisme sinon la recherche de l’information introuvable, cachée, scellée ? » Edwy Plenel, Esprit, 1990.

Du journamiste acteur au journalisme participatif

 

Le reporter est un truqueur. Pour les besoins de son histoire et le contentement de ses lecteurs, il recompose ce qu’il a vu, le réinterprète. Le réel est remplacé par le style.

Prouver

Or quand la réalité est trop forte, le reportage ne peut plus se laisser aller à la fiction. La guerre d’Espagne, puis la seconde guerre mondiale sont des chocs qui bouleversent les reporters. Dans la presse, l’image photographique qui jusqu’alors secondait le grand récit en l’« illustrant » prend de plus en plus d’importance. Des photographes prétendent eux aussi au statut de grand reporter. La première grande épopée est la commande de la Farm Security Administration aux photoreporters américains. La guerre d’Espagne lance la légende des Capa, Seymour, Gerda Taro…, aussi essentiels que leurs collègues journalistes dans la révélation des abominations de la guerre.
L’après-guerre confirme leur importance. Quand les mots, pense-t-on, sont suspects et aveuglent des lecteurs sevrés de propagande, les images, mais aussi les sons, ne diraient que la vérité. La radio, les actualités cinématographiques et la photo sont de plus en plus prisées. Mieux, elles ramènent la preuve au centre des préoccupations du journalisme. Les photos de la guerre ou les images tournées lors de la libération des camps d’extermination (et montrées comme preuves au procès de Nuremberg) ne sauraient mentir. Bientôt la télévision, dont à peine née l’ambition est d’ouvrir une fenêtre sur le monde, fait vivre l’événement en direct. Toutes ces images livrent ou donnent l’impression de livrer une représentation « im-médiate » du réel : une preuve que cela est, et non plus seulement un témoignage.

Après-guerre cependant, il n’y a jamais eu autant de reportages écrits dans la presse. Les Robert Guillain, James de Coquet, Jean Lartéguy ou Lucien Bodard rejoignent les anciens, Kessel et Andrée Viollis, qui reprennent du service. Cependant, l’éclat des grands reportages d’avant-guerre a pâli. Quand triomphe à la télévision le magazine Cinq colonnes à la une, les reporters de la presse écrite ont une longueur de retard dans leur inventaire du monde. L’un d’eux, Jean-Claude Guillebaud, en soulignera la désuétude : « Le grand reporter, alors, montait nonchalamment dans des quadrimoteurs Super Constellation, buvait du bourbon comme Simon Templar et accédait quand il le voulait à ce lieu fabuleusement chargé d’érotisme : la chambre d’une hôtesse d’Air France dans un Hilton des antipodes. Accessoirement, il couvrait la guerre de Corée et sautait sur Diên Biên Phû. » (L'Événement du Jeudi, 1985)

Révéler

Après le temps du journaliste témoin vient celui du journaliste acteur. La guerre d’Algérie, au cours de laquelle la censure a entravé le travail de la presse, puis la guerre froide avec son lot de dissimulations, et enfin le goût pour les grandes affaires criminelles relancent dans les années 1960 une tradition de l’enquête dont les moyens tiennent en un maître-mot auquel les grands reporters avaient renoncé : la vérification ; et dont le but est le « scoop », un anglicisme qui apparaît alors dans le langage journalistique. Avec des méthodes propres à la police, des reporters cherchent ce qui se cache derrière le paravent des discours officiels et de la scène politique. L’affaire Ben Barka, révélée par Jacques Derogy et Jean-François Kahn en 1965, marque le début de ce journalisme d’investigation. Celle du Watergate aux Etats-Unis va lui donner ses lettres de noblesse.
Les nouveaux news magazines, comme L’Express et Le Nouvel Observateur, ainsi que Le Canard enchaîné et Le Monde, sont les moteurs de ces enquêtes au long cours qui, au fil des révélations, déroulent leurs récits sensationnels, écrits parfois à la frange de la fiction. Avec la multiplication des « affaires » et des scandales dans les décennies 1970 à 1990 (les Irlandais de Vincennes, Greenpeace, le sang contaminé, Elf), ce type de journalisme se met au service de la démocratie et de la morale. Il devient un contre-pouvoir. Or le journalisme d’investigation se révèle coûteux en temps et en argent, et ses résultats aléatoires. L’enquêteur s’expose aux risques des manipulations, aux mesures de rétorsion (des procès, des désaffections d’annonceurs pour son journal…), aux manquements à la déontologie aussi. Si certains d’entre eux accèdent à la reconnaissance (Gilles Perrault, Edwy Plenel), d’autres souffrent d’un déficit de légitimité. À force de voir la presse fouiller dans la vie privée pour trouver matière à scandales, l’opinion rejette parfois les méthodes d’investigation.

Aux États-Unis, une forme de journalisme d’investigation a pignon sur rue : le journalisme undercover, qui use du procédé de l’infiltration quand les stratégies de communication tiennent le journaliste à distance ou quand les murs de la censure font obstacle à son enquête. Si l’exemple américain a inspiré le journaliste allemand Günter Wallraff qui, en 1985, s’est glissé dans la peau d’un ouvrier turc pour dénoncer le racisme anti-immigré de ses compatriotes, le procédé, controversé, n’a pas beaucoup pris en France. On peut tout au plus avancer comme exemples d’« informations extorquées » l’expérience d’Anne Tristan qui a infiltré le Front national en 1987 pour en dénoncer les méthodes, et celle de Florence Aubenas qui, en 2009, a partagé sous une fausse identité la vie de salariées précaires dans la région de Caen.

Renouveler le débat social

« [Le quotidien] ne fera pas simplement allusion à la vie des travailleurs, il n’aura pas l’arrogance de “citer” les lambeaux de paroles d’ouvriers ou de paysans. Il partira de l’expression des pensées, bref, de la parole des exploités et des opprimés. »
Manifeste de Libération, 1973.

Après mai 1968, une certaine presse s’intéresse aux coins d’ombre de la société et accompagne des mouvements marginalisés ou réprimés : la libération de la femme, les homosexuels, les immigrés, l’écologie, les contre-cultures alternatives, etc. Les reportages que proposent ces journaux de la free press ou de la presse militante donnent la parole à ceux qui ne l’ont jamais eue. Ainsi, à l’imitation du new journalism qui, aux États-Unis, tourne le dos à l’idéal de l’« objectivité » journalistique et revendique une forte dimension littéraire et une subjectivité critique dans l’approche d’un fait, le magazine Actuel propose des reportages-fleuves déroutants dans les années 1970 et 1980.

L’autre grand journal né à cette époque, Libération, entend lui aussi « donner la parole aux dominés. » Venus de l’extrême gauche, les journalistes qui y travaillent sont guidés par une conscience sociale qui les fait se démarquer des traditions du journalisme. Les reportages qu’ils rapportent du « front de la lutte sociale » sont cosignés de non-journalistes (des ouvriers de Lip, des militants homosexuels…). Dès les premiers numéros paraît « Lili Blues », de Philippe Gavi, en 1973, qui donne la parole à une jeune fille délinquante confrontée à la justice, à l’hôpital, à la famille… « Lili Blues, c’est une sorte de feuilleton, est-il précisé dans le premier article. Seulement il n’est pas besoin d’inventer les personnages. Ils sont là, ils existent. Au fil des jours, ils prendront la parole et raconteront leur histoire. La nôtre aussi. Toute misère, toute injustice est partagée, comme la nuit ou la tendresse. Nous sommes sur la même route, fragiles et paumés, rêvant d’un monde qui n’est pas. Celui de la liberté. » Une nouvelle presse cherche à renouveler le débat social. S’inspirant du public journalism anglo-saxon, elle se veut l’interprète des citoyens, les fait participer et met en œuvre des techniques d’enquête (panels, focus groups, réunions informelles chez des particuliers, questionnaires) destinées à solliciter la parole des individus ordinaires afin de les remobiliser. Plus « scientifique » encore, un nouveau journalisme d’enquête s’appuie sur l’exploitation rigoureuse de grandes masses de données (des statistiques, des enquêtes…), se fixe davantage sur des dossiers que sur des événements, donne la parole à des chercheurs, des universitaires…, avec l’objectif de provoquer le débat.

Les nouveaux espaces du reportage

« Nous sommes à contre courant de la culture zapping et de l’instantanéité qui marquent l’information d’aujourd’hui. »
Patrick de Saint-Exupéry, rédacteur en chef de XXI, Télérama, 2008

Le reportage, aujourd’hui, semble s’être réfugié à la télévision. Les journaux télévisés et les magazines d’actualités tiennent en effet le haut du pavé dans la consommation de ce type d’information. Souvent long et coûteux, le reportage déserte les quotidiens et hebdomadaires dont les journalistes sont sommés de fournir à chaud et sans recul une interprétation des événements.
C’est pourquoi d’autres espaces éditoriaux accueillent aujourd’hui enquêtes et reportages. C’est le cas des bookzines (ou magbooks, ou mooks), livres-magazines à la périodicité longue, au format hybride qui entremêle enquête, reportage, photoreportage, bande dessinée, et dont la diffusion, essentiellement en librairie, est elle-même atypique. Le succès de XXI, Usbek & Rica , Zmala et Six mois prouve la pertinence de tels objets aujourd’hui. Le BD-reportage est d’ailleurs l’une des formes dont les bookzines ont permis l’envol. Les dessinateurs qui se sont lancés dans le genre (Guy Delisle ou Chappatte pour n’évoquer que les francophones) agissent comme des reporters en immersion dans leur sujet. Ils revendiquent pour leur moyen d’expression une liberté de regard sur les événements qui n’a rien envier au photojournalisme : « La prétendue objectivité de l’appareil photo est une convention et un mensonge au même titre qu’écrire à la troisième personne au lieu de la première, précise le premier d’entre eux, Art Spiegelman. Faire du BD journalisme, c’est manifester ses partis pris et un sentiment d’urgence qui font accéder le lecteur à un autre niveau d’information. » (Médias, 2005)
Avec les nouveaux outils numériques, le reportage prend un coup de jeune. Les sites et blogs, notamment, réactivent le mythe du journalisme participatif imaginé par Libération à ses débuts. L’un d’eux, le Bondy Blog, né au moment des émeutes urbaines de l’automne 2005 pour corriger l’image de la banlieue qu’en renvoyaient les médias, associe le regard de reporters amateurs du « 93 » au savoir-faire de professionnels. Enfin, de plus en plus sur la Toile apparaissent des reportages photos « transmédias » (ils sont aussi l’objet d’expositions, de livres, d’installations diverses), parfois financés par leurs propres lecteurs, ainsi que des web-reportages qui, à l’image de « Gaza/Sderot » et « Prison Valley », offre d’un sujet une approche interactive et un mode de récit associant des textes, des sons, des photographies et des vidéos dans une écriture fragmentaire où chaque « média », porteur d’une information spécifique, précise, étaie ou infléchit le savoir apporté par le « média » voisin. C’est peut-être là la forme du reportage du XXIe siècle.


haut de page