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Le reportage et l’enquête : donner du sens au fait de société

Par Loïc Joffredo

« Le lecteur a vu que je ne me suis simplement renfermé dans le rôle de sténographe. J’ai pensé qu’il ne s’en plaindrait pas. Il veut de l’exactitude et dédaigne le fatras des commentaires. J’ai tenu à me conformer à ce désir » Fernand Xau, Le Voltaire, 15 avril 1880

Le journaliste, acteur social à part entière

 

Dès la fin du XIXe siècle apparaît un « nouveau journalisme » dont la fonction essentielle est moins d’informer à propos d’événements que, en dernière instance, de donner du sens au monde dans lequel on vit. Sortant de sa rédaction pour parcourir la planète et scruter les mouvements de la société, le journaliste se transforme en reporter ou en enquêteur et, de simple médiateur, devient un acteur social à part entière. Ce qui en fait un citoyen pas comme les autres et lui impose d’adopter une façon spécifique de regarder les choses, de les penser et d’en parler.

Rendre compte

Quand Fernand Xau, ce jour de 1880, vient au domicile de Zola recueillir les opinions de l’écrivain, il initie une forme de journalisme presque révolutionnaire. Sous l’aspect d’un dialogue, que les Américains appellent l’interview, Xau fait rentrer son lecteur dans une intimité inédite et l’assure de restituer avec exactitude et neutralité le déroulement de la rencontre. Dans une presse alors dominée par ses penchants littéraires et où l’opinion et le commentaire l’emportent sur l’information, une telle manière de « rapporter » des faits suscite bien des questions dans la profession. Ce « nouveau journalisme » qui émerge se situe au croisement de deux influences : celle du reportage américain et celle du courant « naturaliste ».
En France, le premier fascine et agace à la fois. Les « reporters », comme on les appelle outre-Atlantique, instaurent un rapport étroit au terrain, à l’enquête ; leur travail obéit à des procédures strictes de restitution des faits. Une affiche apposée sur les murs du Chicago Tribune dans les années 1880 mentionne, à l’intention des rédacteurs, une règle aujourd’hui encore cardinale dans le métier : « Qui ? Quoi ? Comment ? Quand ? Où ? » Mais quand bien même les reportages « à l’américaine » font parfois sensation (comme celui que Henry Morton Stanley, à la recherche du docteur Livingstone, a effectué en Afrique pour le compte du New York Herald), les « reporters » sont perçus en France comme de simples « machines à noter ».

La deuxième influence, plus littéraire, est celle dont Zola est l’incarnation : une forme de démarche scientifique qui privilégie l’enquête sociale sur le terrain, à la manière de ce que le journaliste-romancier a fait de façon exemplaire dans les mines d’Anzin avant d’écrire Germinal. Le journaliste, non seulement n’est pas un simple médiateur, traducteur fidèle du sens des choses, mais il est investi d’un rôle social actif. Il permet au lecteur d’élargir son champ de conscience, il lui rend le monde visible et lisible, il le décille.
Avec le reportage et l’enquête-interview se développent des attitudes qui seront sans cesse questionnées. Le reporter rendrait compte d’une réalité, mais à la façon d’un miroir (ou d’un sténographe), il voudrait s’en faire le reflet le plus juste possible, l’écho fidèle du monde social qui l’entoure. Il s’agit d’une approche innocente de l’information qui postule que le réel est doté d’un sens unique avant que le journaliste n’en rende compte, et qui admet que le langage est transparent et les mots adéquats aux choses qu’ils désignent. C’est là un idéal qui a fait long feu.

Voir et faire voir

« Le reporter vit dix vies humaines. Il assiste aux existences les plus éclatantes et suit les événements les plus prodigieux. Nul comme lui n’a la joie de vivre, puisque nul comme lui n’a la joie de voir. « Ah ! Vivre ! Voir : savoir voir et faire voir. Le reporter regarde pour le monde : il est la lorgnette du monde ! » (Gaston Leroux, Le Matin, 1er février 1901)
Les reporters sont nés dans un contexte qui les a favorisés. L’essor de la grande presse populaire, les rivalités entre journaux pour proposer du neuf, l’usage des moyens de communication aussi rapides que le télégraphe et le chemin de fer, et la passion des lecteurs pour les récits d’exploration et l’épopée coloniale concourent à lancer le grand reportage. Très vite s’impose l’idée qu’il faut aller à la source des événements, en constater personnellement les circonstances. Les uns après les autres, les journaux dépêchent des « envoyés spéciaux » et « grands reporters » sur les théâtres de conflits, vers les contrées lointaines ou dans les bas-fonds des grandes villes.
Le reportage tourne souvent à la prouesse et celui qui l’accomplit devient un héros des temps modernes : Gaston Stiegler fait mieux que Philéas Fogg, le héros de Jules Verne, en bouclant un « tour du monde en 63 jours » pour Le Matin ; Jules Huret expédie au Figaro pas moins de 87 articles lors de son périple aux États-Unis ; et Gaston Leroux multiplie les « coups » en régalant ses lecteurs d’exclusivités retentissantes. Redresseur de torts et héros patriote, le personnage qu’il crée en 1907, Rouletabille, devient d’ailleurs la matrice de nombreux reporters de fictions du siècle à venir, justiciers attachés à poursuivre le crime (le Fandor de Fantomas, Ric Hochet ou Lefranc) ou aventuriers courant le monde pour mieux le transformer (Tintin ou Boro photoreporter).

Quand le reporter français voit les choses en surplomb, un nouveau type de journaliste, aux États-Unis, s’emploie à les voir « de l’intérieur ». Deux femmes, Nellie Bly, admise à l’asile psychiatrique pour femmes de Blackwell Island, et Isa Tarbell, enquêtant dans les coulisses de la puissante Standard Oil Company, pratiquent le stunt journalism, le journalisme « coup de force », en invitant leur lecteur à les suivre dans les secrets d’un lieu interdit et vivre par procuration une expérience inédite. « La vérité se voit », proclament ces militantes du reportage, vite qualifiées de muckrakers (« fouille-merde ») par ceux dont elles font voir les côtés les plus inavouables.
Si les Français n’adhèrent pas encore à ces pratiques, une forme de journalisme justicier se dessine toutefois, notamment à la faveur de l’affaire Dreyfus. Bernard Lazare, premier journaliste dreyfusard, préfigure ce que fera le journaliste d’investigation : établir une chronologie détailler des faits, rechercher et confronter des témoignages, analyser des documents… L’« Affaire » est sans doute un tournant dans l’histoire du journalisme : les journaux, au-delà des pamphlets et des appels à la haine qui ont marqué cette époque, n’hésitent pas à publier des lettres accablantes, des documents clés ou des pièces secrètes. Ils font ainsi de chaque lecteur un expert et un juge en puissance.
Gardons-nous toutefois de voir dans cette exigence du regard un « rituel d’objectivité » propre au journalisme d’information. Le reportage, jusque dans les années 1930, ne revendique pas l’objectivité de sa démarche ; au contraire, un empirisme naïf, loin de craindre la subjectivité, lui fait au contraire largement confiance. C’est bien pourquoi le grand reportage après la guerre 1914-1918, est principalement le fait d’hommes de lettres.

Témoigner

« Mais quelqu’un vient vers moi en courant, il a peur de ne pas arriver à temps. C’est un confrère, un pauvre bougre saturé de chagrin et de remords. […] Il veut se mettre à mes genoux. Il me dit comme Brengues : “Regarde ! Regarde !”… Il me supplie : “Tu diras tout ! Tout ! Pour que ça change un peu…” » (Albert Londres, Au bagne, 1923)
Ces grands reporters de l’entre-deux-guerres, dont l’épopée du journalisme moderne loue aujourd’hui les grands noms, ceux d’Albert Londres, de Joseph Kessel, de Roland Dorgelès, d’Henri Béraud…, font primer le récit sur le discours. Il faut faire rêver ou frémir le lecteur après les horreurs de la Grande Guerre. De chacun de ses périples, le reporter ne fait plus un simple compte rendu, mais il narre une aventure humaine forte et dépeint un univers plein de sensations et de drames. Lorsque Kessel, dans son reportage « Marchés d’esclaves », suit des trafiquants de part et d’autre de la mer Rouge, il cherche à impressionner son lecteur par l’exotisme et le caractère dangereux de son expérience. L’écriture des grands reportages a pour fonction de souligner l’étrangeté d’univers décrits comme inaccessibles, incompréhensibles, dépassant leur observateur. Les métaphores y abondent. Les stéréotypes aussi. Le reporter a beau aborder son sujet vierge de toute représentation, au point, en ce qui concerne Londres, de ne pas vouloir se documenter sur l’Afrique qu’il va visiter pour « Terre d’ébène », ses préjugés sont tenaces.

Ainsi l’URSS est probablement le pays qui suscite en cette période le plus de curiosité chez les reporters. Les uns y accomplissent une sorte de pèlerinage au paradis de la révolution triomphante, les autres y trouvent la confirmation ou la révélation de l’enfer bolchevique. Très peu nombreux sont ceux qui ont résisté à la tentation d’acclimater leurs doutes à leurs propres passions. Aucun reportage n’est donc « objectif ». Les reportages sont pleins d’exagérations, d’imprécisions, de procédés propres à embellir l’écriture sans se soucier de l’honnêteté journalistique. « Il faut se moquer de la vérité comme de la vraisemblance, exagérer ou diminuer, ne pas tenir qu’un fil mais tout un écheveau et bien embrouillé », affirme Cendrars.
Or, en dépit de ces accommodements avec la vérité ou la vraisemblance, les reportages entre les deux guerres témoignent de réalités insoupçonnées. Par le récit de leurs expériences, les écrivains reporters dénoncent ce qui se passe en plein XXe siècle, aux portes de la civilisation : la condition carcérale dans « Au bagne » d’Albert Londres ; le travail forcé dans les colonies révélé par André Gide, puis Albert Londres encore ; les prisons d’enfants montrés du doigt par Alexis Danan… Mieux, ils font bouger les choses. Leurs témoignages transforment le monde, font fermer bagnes et chantiers coloniaux. « Notre métier, écrit Londres, n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »

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