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Photographier la guerre

Par Daniel Salles

La guerre était un antique sujet de création plastique et l'apparition de la photographie au moment de la guerre de Crimée a constitué une révolution visuelle. À la représentation des phases aiguës succède la mise en valeur de la périphérie de la guerre, de l'attente et de l'après, des traces et des ruines, des cadavres, de l'instant et du détail.

De la guerre de Crimée à la Première Guerre mondiale

 

Dans les grandes étapes d'une transformation de la vision, on peut distinguer la Première Guerre mondiale, dernière guerre peinte et dessinée, où se mettent en place des médias assurant une large diffusion de la photographie, la guerre d'Espagne à l'occasion de laquelle on assiste au changement du rôle et de la place du reporter-photographe (ce que symbolise Capa), la guerre du Vietnam, où la photographie reste prééminente, et la guerre du Golfe, où elle est confisquée par les militaires et supplantée par la télévision.

Les premiers reportages de guerre


On s’accorde généralement sur le fait que la guerre de Crimée a donné lieu au premier reportage de guerre photographique. En 1855, Roger Fenton puis James Robertson furent envoyés sur le front par la Reine Victoria, ce qui explique que les scènes de combats en mouvement, les blessés graves ou les morts ne figurent pas dans leurs photographies qui n’exploitent pas encore l’instantanéité (à cause des contraintes matérielles) et mettent en scène la guerre à des fins de propagande. Ce fut le premier traitement international d'un événement : prise de vue, vente et publication dans des pays différents, grâce au procédé au collodion et au tirage sur papier à l'albumine. Mais les dessinateurs-graveurs durent recopier les photos pour l'Illustrated London News par exemple, technique coûteuse et peu pratique, ou pour une exposition.
La mort est présente dans ces photos de manière métaphorique comme dans cette image intitulée « La vallée de l’ombre de la mort ». Des non-sujets apparaissent : traces, restes, sols labourés...
En revanche, Felice Beato a fait des photographies plus dérangeantes, et, pionnier de la photographie de guerre moderne, il réalisera des images de cadavres pendant la guerre de l’opium en Chine. Il faut rappeler que la presse ne pouvait pas encore reproduire les photos et que l’on devait passer par la gravure. Des peintres français, Jean-Charles Langlois et Henri Durand-Brager utilisèrent également la photographie. En fait, la guerre de Crimée a donné lieu à une production pléthorique d’images de toutes sortes : dessin, lithographie, gravure, peinture, photographie… et constitue une étape de la mise en place d’un nouveau régime des images. On commence à passer de la vision synthétique et épique du combat représenté par des peintres et graveurs à une vision plus analytique permise par la photographie.


La guerre de Sécession connut une importante couverture médiatique avec l'équipe de Mathew Brady et celle d'Alexandre Gardner et de Timothy O'Sullivan. Ils publièrent des photos de corps immobiles et les cadavres remplacèrent les gestes héroïques. Si la guerre de 1870 ne fut pas couverte par les photographes, le réalisme des dessins de Lançon, qui montrait dans l’Illustration les fosses communes, les transports de morts, les cadavres éparpillés, provoqua un scandale. La Commune de Paris vit le début de la commercialisation et de l'exploitation systématique de la photographie de guerre.
À l'occasion de la guerre russo-japonaise en 1904, le nouveau directeur de l'Illustration, René Baschet, fait le choix de la photographie aux dépens du dessin et publie les photos de Victor Bulla et de Jimmy Hare, qui travaillaient de chaque côté du front.

Les photos sont cependant retouchées à la gouache pour correspondre aux critères esthétiques de l'hebdomadaire. Elles sont publiées en séquences et ordonnées dans la page de manière à donner l'impression au lecteur qu'il est en train de regarder directement le conflit.
 

La photo lors de la Première Guerre mondiale


« [Les photos] C’est pour améliorer l’ordinaire. Le Miroir me les paie un louis et je trinque avec les copains. Je leur envoie du pittoresque. Rien que des secrets de polichinelle. Et puis il y a la censure à Paris. Vous ne risquez rien. » Blaise Cendrars, La Main coupée.

Au début du XXe siècle, des évolutions apparaissent dans le procédé de fabrication, dans le nombre et les demandes du lectorat, dans les maquettes avec une meilleure intégration des images, dans le contenu avec le développement des reportages et dans l'offre avec la diversification des genres, l'accroissement des formats et de la pagination.
Lors de la Première Guerre mondiale, on assiste à la fois à une explosion de la production artistique et à la montée en puissance de la photographie : photographie aérienne, photographie instantanée, photographie amateur, vues stéréoscopiques, cartes postales, services photographiques des armées...
À partir des années 1914-1916, la photographie devient majoritaire dans les magazines :
« La Grande Guerre 1914-1918, réduisant la pagination des quotidiens, en chassa la photographie qui s’y était épanouie depuis 1902-1903. Ce fut au contraire un véritable âge d’or pour les magazines, qui permirent de « voir » la guerre, une guerre sans cadavre français, où les ruines attestaient de la barbarie allemande. Cette vision de propagande fit beaucoup pour le succès du Miroir, de L’Illustration qui parvint à tirer 300 000 exemplaires en 1915, de J’ai Vu, fondé par Pierre Lafitte en juillet 1914, et qui dura jusqu’à juin 1920, ainsi que d’autres titres lancés pour « raconter » la guerre : Pays de France, Sur le vif, La Guerre aérienne, Le Flambeau. » Feyel Gilles, « Naissance, constitution progressive et épanouissement d'un genre de presse aux limites floues : le magazine », Réseaux, 2001/1 n°105.

 

Le Miroir lance, par exemple, un appel aux amateurs et des concours pour retrouver la guerre : Il paiera n’importe quel prix les documents photographiques, relatifs à la guerre, présentant un intérêt particulier. En mars 1915, il lance le concours de la plus saisissante photographie de la guerre qui sera récompensée d’un prix de 30 000 francs, somme considérable.
 
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