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Le sport dans la presse

Par Loïc Joffredo

Dès les origines, les journalistes sportifs se démarquent dans leur fonction et dans leur manière de relater les événements. Souvent initiateurs de ces derniers, ils ne les couvrent pas comme le font des journalistes d’information avec d’autres types de faits.

Des journalistes pas comme les autres


Géo Lefèvre, premier journaliste à suivre le Tour de France cycliste, y cumulait les fonctions de directeur de course, de commissaire sportif, de juge à l’arrivée et d’envoyé spécial de L’Auto ! Les journalistes de sport fournissent leur propre matière et fabriquent l’actualité de leur discipline.
Nombre d’entre eux sont d’ailleurs d’anciens sportifs. Des signatures célèbres sont celles de champions reconvertis : Henri Desgrange, bien sûr, le footballeur Gabriel Hanot, les athlètes Guy Lagorce et Marcel Hensenne, le cycliste Jean Bobet, le rugbyman Robert Barran…
Organisée peu à peu, la formation du journaliste en France ne privilégie pas la spécialisation et se révèle très généraliste. Soumis aux mêmes règles professionnelles et éthiques que ses collègues, le journaliste sportif cultive cependant ses spécificités. Passionné, au contact étroit du terrain des compétitions qu’il fréquente assidument, majoritairement masculin, au point d’avoir longtemps été accusé de sexisme et de tenir le sport féminin hors du champ médiatique, il entretient volontiers une culture propre à la discipline dont il est souvent le thuriféraire. La longévité de certaines représentations, comme l’image du « rugby cassoulet » ou « l’esprit de la Grande Boucle », doit beaucoup à certains de ces chantres du sport populaire.


Spécifique également, la rude concurrence entre journalistes de la même « corporation » les conduit à prendre des risques pour être au plus près de l’événement, à entretenir avec les champions des liens privilégiés et à déployer des trésors d’ingéniosité pour répondre au raccourcissement des délais entre la fin d’une compétition et l’heure de bouclage du journal. Une mythologie du journaliste sportif, qu’Antoine Blondin a notamment incarnée pendant près de quarante ans sur les routes du Tour, s’est ainsi construite au fil de remarquables performances journalistiques et de légendes parfois tenaces.
Créée en 1958 par Félix Lévitan, une Union syndicale des journalistes sportifs en France (USJSF) conforte leur place singulière parmi les gens de presse. Chargée de défendre au mieux leur situation matérielle, morale et déontologique, elle dispense une formation adaptée à leur fonction et gère les accréditations aux grandes compétitions. En 2010, ce sont 2 800 journalistes sportifs qui sont ainsi répertoriés parmi les quelque 37 000 journalistes en activité. La profession se féminise lentement et le niveau de diplôme s’élève, mais le recrutement demeure encore largement masculin et les trajectoires scolaires et professionnelles des journalistes sportifs plus basses que celles de leurs collègues. Enfin, la précarité des emplois et une prédominance de l’intermittence marque la profession, ainsi qu’une tendance importante de ces dernières années : la présence croissante d’amateurs, et notamment de consultants et d’humoristes, dans la presse de sport.

Une rhétorique rituelle


Le discours sur le sport obéit à des configurations réglées et des invariances narratives. Tout lecteur d’un reportage sur un match ou une course a déjà éprouvé cette expérience de revivre l’émotion ressentie au moment même du déroulement de l’événement. Entre l’éthos de la loyauté et le pathos de l’effort, l’article magnifie le sport selon une savante dramaturgie. Le lecteur est mis en tension avant même que la compétition ne soit ouverte. Tout est fait de manière à ce que son issue soit perçue comme incertaine. Après l’épreuve seulement, on raconte et on explique. Dans son ouvrage Le Sport à la une (1975), le sémiologue et enseignant en école de journalisme Jules Gritti a démonté les rouages de cette « rhétorique rituelle ».
 

Le sacre du héros

Le lecteur assiste au sacre du héros. La vedette sportive passe insensiblement du stade de l’homme exemplaire à celui de figure olympienne. On insiste souvent, avec force stéréotypes, sur l’origine sociale modeste du champion qui, promu à la force du poignet ou du mollet, devient une figure d’exception quasi mythologique, homme-machine, héros offert au sacrifice ou idole adorée. Sa mort, souvent, contribue à l’héroïser, à plus forte raison si elle intervient à l’apogée d’une carrière (Marcel Cerdan, Fausto Coppi, Ayrton Senna…). Les championnes, elles, sont dotées de qualités dévolues aux hommes, mais demeurent parées des traits d’une féminité un peu marginale (le « sourire » de l’une, la « grâce » de l’autre).
La mise en scène du fait sportif s’organise autour de la forme archaïque du duel, amorcée afin de la faire apparaître comme intenable. La règle rhétorique des unités de temps, de lieu et d’action reste cardinale, quand bien même certaines compétitions sont étalées dans l’espace et la durée. Un climax doit être discerné : la montée de L’Alpe d’Huez, les cinq dernières minutes du match… Un bon reportage se doit d’éliminer les temps morts pourtant inévitables dans le cours d’une épreuve, et d’accueillir avec profit imprévus et « accidents » qui déjoueront les attentes et entretiendront le suspense. Ce dernier doit même demeurer intact quand vient le temps, plus banal, des résultats : le classement, le palmarès, le nombre de médailles participent d’une compétition parallèle toujours inachevée.


Titres chocs et superlatifs caractérisent un article sportif jamais en manque d’hyperboles. Parlant de ses collègues journalistes sur le Tour de France, Blondin, qui s’y connaissait, s’amuse : « Ce sont les forçats de Larousse, parce qu’entre deux mots, ils ne choisissent pas le moindre. » Le lexique est toujours empreint de technicité : on prête au lecteur un savoir complice, acquis par accoutumance, qui épargne l’explication. Le franglais y est une langue de communication, et la métaphore une figure de style usuelle relevant largement du champ militaire et guerrier. Les qualificatifs appartiennent eux aussi au registre du combat (« courageux », « tenace », « accrocheur »…), du merveilleux (« flamboyant », « formidable », « magicien »…), de la passion (« désespéré », « dramatique »…) ou de la chance (« inexorable », « euphorique »…). Imaginative, la littérature sportive abonde ainsi en images hautes en couleur qui visent à sublimer l’individu et magnifier l’exploit. Avec les grands reportages, les articles sportifs sont sans doute les textes de presse les mieux réédités sous formes de livres. Mais sans doute aussi est-ce dû au fait que nombre d’écrivains y ont chanté leur amour du sport : Tristan Bernard, Antoine Blondin, Jacques Perret, René Fallet…

 

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