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Le sport dans la presse

Par Loïc Joffredo

Nés en même temps, le sport et la presse ont entretenu des relations d’étroite complicité et d’intérêt bien compris. Les journaux sportifs ont été, depuis leurs débuts, des acteurs majeurs de l’économie du sport et, au moins jusqu’à la consécration de la télévision comme média de masse, les chantres de la prouesse humaine et technique.

La naissance et essor de la presse sportive

 

L’essor du sport moderne est historiquement contemporain de celui de la presse de masse. Le premier journal spécialisé, sobrement intitulé Le Sport, apparaît au mitan du XIXe siècle. Ce bimensuel est inspiré de ce qui se fait alors outre-Manche, où il est d’un grand chic que les sportsmen, adeptes des courses hippiques, du yachting et d’escrime, disposent d’une presse relatant leurs performances. Peu de temps après, L’Illustration ainsi que de grands quotidiens comme Le Figaro ou La Liberté se dotent eux aussi de rubriques « sportives » ou « sportiques », sortes de carnets mondains où se divulguent les résultats des compétitions pour gens du monde.

Le vélo, l’automobile et l’aéroplane à la une

Le tournant des XIXe et XXe siècles voit se multiplier les titres de la presse de sport. Les journaux cherchent en effet à gagner les classes moyennes et populaires en dépolitisant leur contenu rédactionnel et en proposant de nouveaux sujets de distraction. Le sport va constituer un atout de la promotion de la presse populaire, autant que le fait divers, le feuilleton populaire et le grand reportage. C’est d’ailleurs de ce dernier genre, dont il est l’exact contemporain, que le journalisme sportif naissant vient en droite ligne. Pierre Giffard, l’un des premiers « reporters » français, est également l’initiateur de la première grande compétition sportive, le Paris-Brest aller-retour cycliste en 1891, puis le directeur du premier quotidien sportif, Le Vélo, qu’il cofonde l’année suivante. Favorisé par l’accélération des créations de clubs consécutives au vote de la loi sur la liberté d’association, l’engouement pour les prouesses physiques suscite une multiplication des titres de la presse sportive jusqu’à en atteindre une quinzaine en 1900.
Produits de la société industrielle comme l’est la grande presse, les sports mécaniques ont les faveurs du public. Le vélo, l’automobile et l’aéroplane accèdent à la une. Les bras de fer que se livrent les compétiteurs sur leur « petite reine » ou au volant de leur bolides n’ont d’égal que le duel à mort qui s’engage entre certains journaux. Ainsi Le Vélo de Pierre Giffard doit-il affronter en 1900 un nouveau venu, L’Auto-Vélo, que lancent le comte de Dion et l’ancien champion cycliste Henri Desgrange. Les deux rivaux s’opposent en tout : le premier a pris position dans l’affaire Dreyfus, le second est apolitique ; Le Vélo est imprimé sur du papier vert, son concurrent le sera sur papier jaune. Et quand, en 1903, L’Auto (ainsi raccourci à la suite d’un procès intenté par Le Vélo pour plagiat de titre) décide la création d’une nouvelle course cycliste plus extraordinaire que les précédentes, c’est encore une pierre jetée dans le jardin du concurrent. Le Tour de France à vélo force l’admiration des Français. Il faut voir dans cette expérience fondatrice trois tendances lourdes de la relation qui va unir le sport et la presse.
 

Le Tour de France, un récit national et un feuilleton

La grande compétition sportive, en premier lieu, exalte un récit national. En dépit de l’universalisme olympique de l’époque, le Tour cycliste, rappel d’un autre Tour de France qu’accomplissent alors deux enfants dans les imaginations des écoliers de la IIIe République, flatte le patriotisme national autant qu’il célèbre la souffrance et le courage des héros.

Le Tour de France est également envisagé comme un feuilleton, à l’image de ceux, littéraires, qui font le bonheur des journaux populaires : au fil des interminables étapes, L’Auto apprend à organiser un récit bien en amont de l’événement lui-même, à ménager un suspense et tenir en haleine un lecteur convié à lire « la suite au prochain numéro ».
L’Auto remporte un immense succès. Son tirage, de 120 000 exemplaires à l’ordinaire, double, voire triple pendant la compétition, pour retomber peu après. Le quotidien fait l’expérience d’une presse étroitement dépendante de l’événement sportif et contrainte de captiver sans relâche son lectorat afin de maintenir son développement. Comme d’autres avant elle, cette épreuve initiée par un journal démontre que le média est un puissant moteur de l’économie du marché du sport. Jusqu’à aujourd’hui, ils sont demeurés indissolublement liés par l’argent pour le meilleur et parfois le pire. Pierre de Coubertin craint déjà pour l’idéal de ses Jeux lorsqu’il déclare : « Autour des Jeux olympiques a commencé une véritable danse des millions… À l’origine de ces conflits, nous trouvons, si nous cherchons bien, une cause unique : c’est l’invasion du domaine sportif par ceux que nous avons déjà eu l’occasion d’appeler les métèques du sport, journalistes en mal de copie… »

Presse et sport de masse

Entre les deux guerres, le sport entre dans l’ère de la médiatisation systématique. Soutenu par une active politique publique, particulièrement lors du Front populaire, le phénomène devient culture de masse. Nombre d’événements font la une de la presse. Outre le vélo, le spectacle très populaire du football parvient à drainer 400 000 spectateurs lors de la Coupe du Monde de 1938. De grandes épreuves sont créées sous l’égide de journaux qui investissent dans la propriété de stades : celui de Colombes appartient au Matin, le Vél’ d’hiv et le Parc des Princes à L’Auto.
Tous les quotidiens disposent désormais d’une rubrique consacrée au sport. Plusieurs grands journaux y consacrent même des moyens très importants : le Paris-Soir de Jean Prouvost et Pierre Lazareff fait travailler pas moins de 139 correspondants sportifs.
Avec l’organisation de plus en plus rationnelle de la production de l’information apparaît le journalisme spécialisé, et notamment le journalisme sportif. Le reportage photo s’impose également. La photographie n’était pas absente de la presse sportive d’avant 1914. Au contraire, Le Vélo et La Vie au grand air ont été les premiers titres régulièrement illustrés de clichés. Ceux, en particulier, de Jacques Henri Lartigue, éloges de la vitesse automobile, ou ceux de Léon Gimpel lors des meetings aériens ont déjà fixé les premiers canons d’un genre. Après-guerre, les photos soviétiques d’Alexandre Rodtchenko et celles de Leni Riefenstahl à la gloire du nouvel homme nazi inspirent l’esthétique de reportages qui investissent journaux et magazines au détriment des articles écrits. La photographie sportive ne dit rien de la nature d’un sport, ni n’informe sur l’événement ; elle saisit un moment de la durée, le plus spectaculaire possible : une brève phase de jeu (le dribble d’un footballeur, le corps tendu d’un athlète…) ou un symbole (les embrassades de joueurs victorieux ou, au contraire, l’effondrement d’un vaincu la tête entre les mains). La photo sportive est fondamentalement une « photographie de geste ».

L’instrumentalisation politique du sport à partir des années 1930 conduit quelques journaux à tourner le dos à la neutralité idéologique propre à ce type d’information. Quand les journalistes du Figaro d’après-guerre s’emploient à dénoncer l’annexion du sport par le camp communiste, les quotidiens du PCF L’Humanité et Ce soir exaltent les vertus de ses héros, le cycliste René Vietto ou l’athlète tchèque Emil Zatopek.
Les passions partisanes ne dominent cependant pas la presse sportive. Depuis sa création par Jacques Goddet en 1946 pour succéder à L’Auto interdit de publication, L’Équipe, après avoir été brièvement concurrencé par un journal communiste Sports, s’impose comme le seul quotidien sportif dans les kiosques. Le Parisien libéré et France-Soir parviennent un temps à le concurrencer, ainsi que, localement, les quotidiens de la presse régionale. Mais jusqu’à aujourd’hui, le seul quotidien sportif en France demeure L’Equipe. Les échecs cuisants en 1987 de Le Sport et en 2008 de Le 10 Sport confortent la position dominante du titre du groupe Amaury sur le marché.

Les magazines sportifs en revanche fleurissent à partir des années 1980. Le sport devenu « spectacle » devient un enjeu national majeur que la télévision contribue largement à faire naître ; les succès de sportifs comme Yannick Noah, Alain Prost ou les joueurs de rugby propulsent à la une d’autres disciplines que le roi-football et le cyclisme. De très nombreux titres de magazines accompagnent cette starisation et l’émergence de nouveaux sports : la moto, les arts martiaux, la navigation, le golf…, ainsi que les nombreux sports de fun ou de glisse alors en vogue. Il paraît aujourd’hui plus de 200 titres de magazines de sport, chacun des groupes qu’ils forment produisant un discours en relation avec le goût et la sensibilité de leur lectorat.

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