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Des échos mondains à la presse people

Par Daniel Salles

La « pipolisation » des hommes politiques témoigne d’une certaine personnalisation de la vie publique, liée à la disparition des oppositions idéologiques, à la désacralisation de la politique, ainsi que de la puissance
de la télévision.

De la politique spectacle à la manipulation

 

La politique flirte depuis longtemps avec le spectacle : Kennedy a été l’un des premiers à utiliser la médiatisation de son intimité à des fins de communication politique.

Les dérives people du journalisme politique

En France en 1965, Jean Lecanuet posait pour les photographes avec sa femme et ses enfants à l’occasion de la campagne présidentielle. Plus récemment, c’est le couple Sarkozy qui a organisé de manière délibérée le mélange des genres entre vie publique et vie privée. En 2005, la publication dans Match des photos de Cécilia Sarkozy au bras de son nouveau compagnon à New York s’est soldée par l’éviction du directeur de la rédaction de l’hebdomadaire. En Italie, c’est Silvio Berlusconi qui a fait sauter toutes les frontières entre vie privée et activité politique.
Closer a été le premier hebdomadaire people à s’intéresser aux hommes politiques, avec, durant l'été 2006, des photos de Ségolène Royal en maillot à la plage. Les couvertures sur les personnalités politiques se sont multipliées depuis l’été 2007.
Cette « pipolisation » témoigne d’une certaine personnalisation de la vie publique, liée à la disparition des oppositions idéologiques, à la désacralisation de la politique et la puissance de la télévision. Les hommes politiques sont traités comme des vedettes à cause de leur célébrité : « Comme pour les acteurs, les artistes et les stars américaines, dès qu’ils font de l’actu, ils nous intéressent. », explique Marc Fourny, rédacteur en chef de Gala. Ils sont ensuite prisonniers du système et obligés de continuer à fournir des informations. Souvent de bon gré, comme le souligne Jean-Luc Luyssen, photographe pour l’agence Gamma : « À la fin de la campagne présidentielle [de 2007], il n’y avait presque plus de photojournalistes. Les principaux candidats n’accordaient leurs exclusivités qu’à des photographes people ou presque. Par exemple, pour le second tour, Royal n’a autorisé qu’un seul photographe à assister à la préparation du discours et de la soirée : un photographe people de Elle qui fait aussi Cannes ! » On peut aussi voir un symbole dans la photographie officielle du Président Nicolas Sarkozy ait été réalisée par Philippe Warrin, connu pour ses clichés de stars2.

À lire : À quoi sert la presse people ?

« Autrement dit, le média people remplit une fonction de médiation en établissant un dialogue entre les polarités paradoxales du populaire : il cherche à rapprocher l'accessible (l'"homme moyen") de l'inaccessible (la sphère mondaine). La médiation people tente d'abolir les distances et ce dans un double mouvement : d'un côté, elle fait "descendre" le monde des vedettes vers le commun des mortels ; de l'autre, elle fait "monter" ces derniers vers les premiers. Ces mouvements ascensionnels et descendants sont solidaires et liés. L'effet conte de fées participe ici d'une fonction très importante de mise en proximité, de familiarisation. D'un côté, il situe les rois et les princes dans leur inaccessible palais tout en invitant le lecteur à s'en rapprocher, à venir les rejoindre. Comme en atteste la fréquence de titres tels que : "Sylvie Vartan. Elle nous reçoit dans sa villa d'Hollywood" (Gala, n° 612, 2 mars 2005). Cette proximisation s'opère aussi sous le mode d'une dramaturgie de l'humain moyen. Car que découvre-t-on dans ces palais et palaces ? De l'humain, basique, universel : celui du relationnel et de l'affect. Des passions amoureuses qui naissent et qui meurent, de la jalousie, des coups de gueule, des divorces, des réconciliations, des naissances, des violences, des déprimes... Bref, tout ce qui forme ce magma de vécu du commun des mortels. Non seulement le gotha n'hésite pas à nous recevoir dans son intimité, mais en plus il ne se distingue que fort peu de nous : voilà ce que la presse people suggère. En quelque sorte, celle-ci intercède pour son lecteur. Sa peoplelisation est un travail d'intercession médiatique, sémiotique et narrative qui vise à incarner familièrement des personnages inaccessibles. »

Extrait de Philippe Marion, De la presse people au populaire médiatique, Hermès, 2005.
 

1. Lire aussi à ce sujet l’article de Renaud Revel publié le 19 mai 2011 sur le site de l'Express :
   Paparazzi, un métier en voie de disparition ?
2. Lire aussi l’article d'André Gunthert publié le 17 juillet 2011 sur son site L'Atelier des icônes :
   Carla et le paparazzi, politique du bikini

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