arrêt sur...

L'opinion, la presse et les revues

Le point de vue d’Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit

Comprendre le devenir de la presse exige de saisir la difficulté qui est désormais la sienne de « faire médiation ».

Retrouver des balises et refaire du sens


Si les revues constituent, semble-t-il, un exemple intéressant pour suivre l’oscillation entre un tout-à-l’information et un tout-à-l’expertise, il serait faux de conclure que le journalisme se réduit à peau de chagrin dans la sphère médiatique. D’un côté, on saisit bien que la démocratie virtuelle exige de reprendre pied dans la réalité. C’est ce que l’on nomme déjà le syndrome de la place Tahrir : tous les réseaux sociaux du monde n’empêchent pas que « ce qui fait événement » se passe finalement sur une place, dans l’agora, dans un lieu physique et de confrontation. De l’autre, la vision strictement quantitative ou spécialisée à outrance souffre de ne plus disposer de prises conceptuelles susceptibles de donner une représentation intelligible des réalités du monde contemporain. Dans un ouvrage récent1, André Orléan propose une critique de la théorie de l’homo oeconomicus qui ne connaît que des échanges entre des individus séparés et repousse toute considération d’ordre politique ou collective. Il invite à inverser la formule de Marx : il ne s’agit pas de transformer et d’interpréter moins, mais d’interpréter plus pour ne pas être prisonnier d’un processus économique de transformation de la réalité.

Aussi la crise est-elle d’abord celle de l’esprit européen, à laquelle les années 1930 étaient déjà sensibles – Husserl écrivait alors la Krisis. Mais la crise contemporaine est différente de celle des années 1930 en ce que l’Europe, pourtant confrontée au nihilisme des valeurs depuis Nietzsche, n’est plus le référentiel d’un monde globalisé et interdépendant, l’aboutissement géographique et historique obligé du « devenir monde » sur un mode hégélien. Le monde se conjugue au pluriel et ne se résume pas à la seule mondialisation économique, en dépit de la crise vécue au quotidien.

On assiste à une inversion de nos modes d’appropriation du réel et de pensée qui n’est pas sans influencer la manière d’informer et d’analyser : on ne peut plus penser sur un mode « verticaliste ». La mondialisation immerge chacun dans un univers de flux de tous ordres qu’il faut territorialiser, inscrire dans une réalité commune. Certains parlent de mondialisation par le bas ou de « glocal » pour souligner cet entremêlement des échelles et des niveaux.

Créer des espaces intermédiaires

Prendre acte de ces changements n’est pas une invitation à se passer des nouvelles technologies qui intensifient et élargissent les échanges dans le temps et dans l’espace – au risque de laisser planer à l’excès un sentiment permanent d’ubiquité et d’instantanéité. Il faut au contraire partir de cette prolifération des possibles dans l’ordre du virtuel et du réel, et s’efforcer de retrouver des prises individuelles et collectives dans un univers de flux. C’est le but de toutes les tentatives consistant à créer des espaces intermédiaires se situant entre l’expertise spécialisée (convoquée jour et nuit dans les médias pour tenter de comprendre les mécanismes du CAC 402 ) et la prolifération illimitée des informations et des opinions. N’oublions pas que le choix de la démocratie d’opinion en France, qui date de 19833, a tenu à la difficulté pour la classe politique d’argumenter ses décisions (absence d’idéologie porteuse) et de s’appuyer sur des institutions ou des médiations aptes au compromis (faiblesse des syndicats). Le sens de la démocratie délibérative est de contribuer à la formation d’une opinion distincte de la doxa (l’opinion qui peut être signe d’ignorance) comme de l’épistémè (le savoir de l’expert qui peut être signe de faux savoir). Entre celui qui sait et celui qui ne sait pas, il y a un monde commun et public qui est aujourd’hui en grande partie déserté. Ce qui oblige la presse d’information à se départir de ce double tropisme de l’information en continu et de l’expertise, pour aller voir et enquêter, pour rendre visible ce qui ne l’est pas, ou insuffisamment.

L’intérêt suscité par la création récente de magazines ou de revues d’information multipliant des enquêtes en est l’expression et témoigne de la difficulté de se représenter une société très éclatée. Cette difficulté touche les extrêmes (les plus riches et les plus pauvres) mais concerne plus globalement la société dans son ensemble. Dans la mesure où la presse d’opinion, attirée par l’État, les sphères du pouvoir et les partis, ne regarde que le politique et les élections présidentielles (désormais précédées de primaires), le citoyen consommateur n’a plus le choix qu’entre un flot continu d’informations, l’expertise, ou bien le travail au long cours – fort coûteux – d’enquêteurs qui sont peut-être les derniers journalistes. Le paradoxe est que la presse d’opinion se fait plus discrète, plus modeste par manque de moyens – en dépit de la séduction que le métier continue à exercer, le nombre de journalistes tend à décroître dans la presse écrite – et perd du terrain alors même que le pouvoir économique et politique s’intéresse de nouveau à elle. Signe des temps très significatif : la structuration financière du journal Le Monde, longtemps considéré comme le journal de référence, associe maintenant sur le plan de l’actionnariat majoritaire une grande fortune du luxe et de la mode, un financier lié à la banque Lazard et le patron de Free. Certes, son indépendance rédactionnelle semble respectée, mais la donne économique n’est plus la même. La presse écrite à dimension citoyenne doit ruser et passer des compromis avec un monde qui lui échappe en grande partie, un monde qui n’est plus façonné par la classe politique et les hautes sphères de l’État. La crise de la presse est une crise intellectuelle et politique, une double crise de représentation.
 
1. André Orléan, L’Empire de la valeur. Refonder l’économie, Paris, Éditions du Seuil, coll. « La couleur des idées », 2011.
2. Voir Olivier Mongin, « Le grand bazar des commentateurs politiques », Esprit, novembre 2011.
3. La gauche ayant pris à cette époque le tournant économique qualifié rétrospectivement de néo-libéral ne disposait ni d'un discours idéologique, ni des appuis syndicaux et politiques susceptibles de justifier cette décision. C'est pourquoi elle a recouru à ce qu'on appelle la démocratie d'opinion, qui renvoie aux divers outils du monde de la communication. Ce qui n'est pas sans expliquer le rôle des médias dans l'Hexagone qui ont désormais pour charge de faire médiation.
haut de page