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L'opinion, la presse et les revues

Le point de vue d’Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit

Les conditions d’interprétation ont profondément changé pour au moins deux raisons : la spécialisation des savoirs d'un côté et la démultiplication de l'information de l'autre.

Position des revues dans le paysage éditorial

 
Le travail d’une revue se distingue à la fois de l’approche journalistique – destinée à informer en continu sur ce qui se passe – et de l’approche universitaire – destinée à fournir des grilles d’interprétation. Si la revue partage avec la presse le souci politique et citoyen, elle ne bénéficie pas du même statut.

L’aiguillon de l’événement


À la différence des revues, la PIPG, « presse d’information politique et générale », est reconnue d’intérêt général et reçoit à ce titre des aides directes de la puissance publique. Cette presse d’opinion, celle-là même qui e st actuellement en difficulté, n’est pas régie par la même temporalité qu’une revue : cette dernière n’est pas en prise permanente sur la nouvelle ni captée par l’actualité. Son rôle consiste plutôt à comprendre ce qui fait ou non événement.
Ainsi la revue Esprit a-t-elle constamment été relancée par des événements qui ont inauguré des séquences plus ou moins longues : la fin de la colonisation, Mai 68, la critique des totalitarismes entre 1975 et 1989, les guerres en ex-Yougoslavie (avec la création d’un comité Kosovo à Esprit), l’attentat contre les Twin Towers de septembre 2001 dont la conséquence est la guerre en Irak déclenchée en 2003 par les États-Unis, ou, aujourd’hui, les printemps arabes, particulièrement suivis dans les revues en raison des liens noués avec des acteurs dans les pays du Maghreb et du Machrek. Autant de façons d’être troublé de manière inattendue par l’histoire en train de se faire.
Alors même qu’Esprit publiait au début des années 1980 les textes de Michel Seurat sur « l’État de barbarie » syrien, qui eût cru au début de l’année 2011 que la tyrannie du pouvoir serait bravée dans la rue et que la chape de plomb de la peur serait soulevée ?
Selon les historiens de la vie intellectuelle, l’absence d’un débat public suffisant au sein de l’Université durant l’entre-deux-guerres puis dans l’après-guerre explique en partie le rôle des revues en France. Celles-ci, même si elles entretiennent des liens étroits avec la recherche, obéissent à des visées très différentes : elles n’ont pas à respecter les règles et contraintes de l’excellence et du savoir universitaire.


Une revue généraliste échappe à la compétence de l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES), qui évalue uniquement des revues spécialisées ; la même revue généraliste n’est pas non plus reconnue comme « presse d’information politique et générale » parce qu’elle n’a pas le même rythme de parution.
À travers ces évolutions et ces normes qui différencient les outils de l’intelligence et de la communication, à travers cette distorsion entre opinion, expertise et prolifération de l’information, c’est le devenir de la démocratie même qui se joue. Et plus particulièrement celui de la démocratie représentative qui se contente trop de jouer dans la cour de la démocratie d’opinion.
Il est intéressant pour la revue Esprit, née en 1932 et soucieuse de trouver à l’époque une « troisième voie » entre capitalisme et communisme, de faire le lien entre les années 1930 et la crise inaugurée en 2007-2008 par une succession de dettes et de faillites (individuelles, bancaires puis étatiques). Si les revues demeurent toujours à la merci d’événements qui donnent à penser dans un sens péguyste (l’affaire Dreyfus, la guerre de 1914-1918, la crise de 1929, la montée des totalitarismes, la Deuxième Guerre mondiale…), elles jouent cependant un rôle désormais à la marge, comme la presse d’opinion, pour des raisons liées à l’évolution des espaces d’excellence intellectuelle et à la métamorphose rapide des médias à l’heure du virtuel et de la multiplication des écrans.

Les mutations en cours


Une revue, ce sont des événements qui ponctuent une histoire, mais ce sont aussi des auteurs, des réseaux et une internationale susceptible de faire lien, c’est-à-dire médiation, entre l’interprétation et l’histoire en train de se faire, entre l’analyse, le décryptage et l’actualité.
Aujourd’hui, les conditions de l’interprétation ont profondément changé pour au moins deux raisons : la spécialisation des savoirs universitaires d’un côté et la démultiplication de l’information de l’autre.
Tel est le paradoxe : on observe simultanément une surcharge de l’actualité et une réduction des modes d’interprétation, liée au poids de la spécialisation et à une vision strictement économiste de ce qui se passe – celle qui réduit l’actualité au CAC 40 décliné rituellement en fin de journal à la radio. Parallèlement, les figures de référence ont disparu, alors qu’au milieu des années 1970, on rencontrait facilement Paul Ricoeur, Michel de Certeau, Cornelius Castoriadis, Claude Lefort… Cela conduit à s’interroger sur la sociabilité de la vie intellectuelle et sur les contraintes qui s’y exercent. Prenons les auteurs : il y a des auteurs de revue comme il y a des lecteurs de revue ; c’est un mode spécifique d’écriture et de lecture. Un auteur de revue se caractérisait par un parcours atypique, une forte indépendance d’esprit, une capacité à croiser les disciplines, et le souci d’accorder toute sa place à la fiction. Dans les décennies 1960-1980, les revues accueillaient des auteurs venus d’autres horizons que l’Université et toujours soucieux de l’action politique. Ce qui n’empêchait pas les désaccords, brouilles, ruptures et polémiques : celle de Merleau-Ponty et de Sartre aux Temps modernes après-guerre est la plus symbolique.

En raison d’un tropisme profondément politique, indissociable de l’après-guerre et d’un débat public longtemps structuré par le gaullisme et le communisme en France, les revues étaient qualifiées de « généralistes » et elles étaient liées à des milieux qui se démarquaient de la recherche et de l’hyperspécialisation, voire de ce que l’on appelle maintenant le monde de l’expertise. Un tournant critique, qui visait à la fois les idéologies totalitaires et le façonnage de la société par l’État, a été pris dans les années 1970. Puis la mondialisation – qui ne se résume pas à l’ouverture économique – a inauguré un changement de paradigme de nature historique. Comprendre le devenir de la presse exige de saisir la difficulté qui est désormais la sienne de « faire médiation » dans un univers qui est tiré par la démultiplication réelle et virtuelle des informations et des communications d’une part, et par l’hyperspécialisation des savoirs d’autre part. Alors que la démocratie virtuelle est l’apanage de tout internaute soucieux de discuter, d’échanger, d’informer sur la Toile et d’avoir des opinions, l’expertise est devenue l’arrière-plan indispensable au débat public. Mais il est difficile de trouver une parole qui articule ces deux sphères, une sphère de démocratisation exponentielle et élargie, et une sphère de repli dans des spécialisations qui puisent dans les chiffres et le quantitatif.
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