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dossier pédagogique

Quand le reporter devient un mythe

Loïc Joffredo, Centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information (CLEMI)
 
Il est sans conteste la vedette des rédactions. Ses articles, toujours prisés des lecteurs, les conduisent au bout du monde ou dans les recoins obscurs de nos sociétés. Né avec la grande presse populaire à la fin du XIXe siècle, le reporter s’est forgé une image de journaliste aventurier dont le prestige résiste encore aujourd’hui au temps. Cette image entre mythe et réalité est intéressante à interroger avec les élèves.

Objectifs

Découvrir un genre journalistique spécifique et l’exercice d’un métier.
Analyser l’évolution d’une profession au fil de l’histoire de la presse et ses représentations.
Aborder les notions de subjectivité et d’objectivité.
 

Définir une profession

Extraire de ces textes décrivant le reporter les termes qui le définissent. Pour chacun d’eux, dire quelles qualités sont alors mises en avant.
Relever dans ces portraits les détails concrets qui contribuent à créer l’aura du reporter.
Documents à consulter :

Le reporter en représentations

Les représentations du métier de reporter que véhiculent l'imagerie populaire, la littérature et la presse elle-même jouent un rôle important dans la construction des imaginaires.
Documents à consulter
• Une lecture d’image. Entamer cette séquence par l’observation de la une du Matin du 2 août 1901.
Questions
À quoi vous fait penser l’événement relaté ici ?
Comment le journal Le Matin met-il en valeur la modernité du journalisme de son temps ?
Comment est représenté ici le travail du reporter ?
Réponses
Il fait évidemment penser au roman Le Tour du monde en 80 jours, écrit en 1873. En émule de Phileas Fogg, le héros de Jules Verne, Jules Stiegler, un des reporters vedettes du Matin, vient en effet de boucler un « tour du monde en 63 jours », de Paris à Paris en passant par Berlin, Moscou, la Sibérie, San Francisco, New York, l’Angleterre et Amiens où le reporter rend hommage à Jules Verne venu à la gare le saluer. Avec force promotion, le quotidien en fait un événement sensationnel et, du 20 mai au 1er août 1901, suit quotidiennement les étapes de son reporter dont celui-ci rend compte par des dépêches expédiées à sa rédaction à Paris par voie télégraphique. Signalons enfin que Stiegler remporte une victoire sur un concurrent du quotidien Le Journal qui, parti trois jours après lui, n’a accompli son tour du monde en sens inverse qu’en 86 jours !
Le Matin a bâti sa renommée sur la promotion du reportage et sur la réception des nouvelles du monde entier par la voie télégraphique. Son « logo » dans les « oreilles » de la une représente d’ailleurs une tête de poteau télégraphique avec sa rangée de fils.Un bandeau sous la manchette rappelle que le quotidien est « le seul » à recevoir les nouvelles « par fils spéciaux », ce qui n’est pas vrai. Enfin Le Matin souligne sans cesse la rapidité de la circulation de l’information, aussi bien dans le texte des articles (« la nouvelle se répandit avec une extraordinaire rapidité ») que dans l’image (un dessin de l’arrivée à la gare du Nord est déjà prêt), et la force de mobilisation des lecteurs par leur journal (la foule représentée sur le dessin, les descriptions de bousculades dans l’article).
Le journaliste est présenté comme un héros. Il a fait mieux que son modèle fictionnel, Phileas Fogg. Chose exceptionnelle, le portrait de Gaston Stiegler apparaît au centre de la une dans toute sa noblesse, comme s’il s’agissait d’une personnalité importante, et il est représenté à son arrivée à Paris acclamé par la foule, reçu avec tous les honneurs et encadré de policiers. Le ton et le lexique employés dans les titres et les articles exaltent un exploit plus que le travail journalistique lui-même et fait vibrer la fibre patriotique.  
Observer diverses représentations de reporters
Documents à consulter
 
Observer diverses représentations de reporters (ou du travail de reporter) et préciser pour chacune d’elles la manière dont cette profession est mise en scène et mise en valeur. Quelles vertus sont communes à ces représentations ? Approfondir la recherche sur quelques reporters, réels ou fictifs, évoqués dans cet album : Rouletabille (et son créateur Gaston Leroux), Tintin, Joseph Kessel, Albert Londres. La figure du reporter vous paraît-elle conforme aux réalités de la profession ou vous semble-t-elle marquée par des stéréotypes tenaces ?
• D’autres figures de reporters de fiction sont connues des élèves : dans les romans pour la jeunesse (Œil-de-Lynx dans la série des Fantômette…), dans les BD (Gil Jourdan, Sécotine, Ric Hochet…), dans les romans policiers (Fandor dans Fantomas, Isidore Beautrelet dans Arsène Lupin…) ou d’aventures (Harry Blount et Alcide Jolivet dans Michel Strogoff, Boro dans la série des Boro reporter…). Après les avoir recensées, en dégager les caractéristiques, les qualités mises en avant, notamment lors de leur première apparition dans l’œuvre, et s’interroger sur leur fonction dans le récit. Montrer que cette figure du reporter apparaît de moins en moins comme tel et de plus en plus comme un aventurier, un détective ou un justicier.
 

Des reporters en guerre

Le reporter de guerre, plus que tous ses confrères, a incarné l’image du journaliste courageux, voire téméraire, soucieux de restituer la vérité des combats en courant des risques insensés sur la ligne de front.
Documents à consulter
 
S’informer préalablement sur les risques courus par les reporters de guerre : chiffres des tués ou blessés en exerçant leur métier, récits d’expériences vécues lors de conflits, photographies prises par des photoreporters…
Observer les deux photographies précédentes : dans quelles circonstances ont-elles été prises ?en quoi sont-elles des métaphores du travail des photoreporters de guerre ?
A la lecture de l’extrait d’article suivant, qui porte sur un reporter américain en Afghanistan, analyser la manière dont l’auteur rend hommage au travail de son confrère et en souligne la bravoure.
Site à consulter pour aller plus loin
  • Découvrir un ensemble de photos prises par Tim Hetherington, qui a accompagné Sebastian Junger en Afghanistan, commentées par Annick Cojean.
Opposer le texte précédent à ceux qui suivent et dégager les raisons avancées par son auteur dans leur condamnation des pratiques des reporters lors de leur couverture des conflits. A partir de la photographie, indiquer ce que sont les pools et en quoi consiste l’embedment des reporters de guerre.
Document à consulter :
Site à consulter pour aller plus loin
  • Avec de plus jeunes élèves, une approche du thème des dangers du reportage de guerre sera permise par la lecture de ce numéro d'« 1 jour, 1 actu » (site de Milan Presse).
 

Les limites du mythe

En octobre 1930, l’écrivain anglais Evelyn Waugh se rend en Ethiopie, en tant qu’envoyé du Times, pour couvrir le couronnement de l’empereur Hailé Sélassié.
Dégager de la description qu’il fait les travers qui menacent le travail des journalistes et le rôle du reportage : primat de la sensation au détriment de la vérité, course à l’information aux dépens de l’écriture et de la justesse, journalistes prisonniers des règles de la vraisemblance, confusion entre divertissement et information… À la lumière de votre expérience de lecteur et téléspectateur, ces observations vous semblent-elles encore valables aujourd’hui ?
Document à consulter :

Sites à consulter pour aller plus loin

Quelques articles afin de nourrir la réflexion sur les limites du mythe de l’objectivité du travail des reporters.

 

Questions d’angles

Étudier les caractéristiques d’un reportage
• Distribuer à chaque groupe une sélection de reportages issus d’un éventail de journaux et de magazines. Dans un premier temps, les élèves précisent les différents types de reportages rencontrés (actualité locale, nationale, internationale…, politique, économique, culturelle, sportive…) et l’angle des sujets (plus ou moins grave, plus ou moins sérieux ou insolite).
• Relever dans chaque article la manière dont le journaliste décrit et nous donne à voir, à entendre, à ressentir ce qui se passe sur le terrain de son reportage. De quoi s’agit-il ? Quel en est le message essentiel ? Où et dans quel décor« l’action » se situe-t-elle ? Que se passe-t-il ? Qui sont les interviewés? Leurs paroles sont-elles rapportées dans un style direct, avec des dialogues ?
• Interroger les élèves sur la forme rédactionnelle et les éléments d’habillage des articles : en quoi certains de ces articles sont-ils plus « vivants » que d’autres ? Comment rendent-ils compte d’une ambiance (structure des phrases, modes et temps des verbes, choix du vocabulaire…) ? Quelle place la photo tient-elle ? Quelle(s) information(s) donne-t-elle ? Les titres et les chapeaux ont-ils un caractère informatif ou incitatif ?
Opposer les angles et les objectifs de reportages sur un même thème
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Dans les années entre les deux guerres, nombre de reporters sont allés en URSS constater les effets de la Révolution et la mise en place du régime soviétique. Or les reportages sont souvent empreints des préjugés des journalistes qui les ont réalisés. Voici trois extraits de reportages effectués en Russie soviétique, chacun d’eux ayant un « angle » différent.
• Définir le genre utilisé dans chacun d’eux : l’interview. Analyser les stratégies d’argumentation employées dans ces textes et les mises en scène par le dialogue.
• Quel extrait appartient à un reportage favorable à l’URSS ? Quel autre est antisoviétique ? Quel est enfin celui qui est le plus « neutre » ? Relever les termes et figures qui abondent dans votre sens.
• Donner des titres à chacun de ces textes.
• Relire l’album Tintin au pays des soviets : de quel extrait se rapproche-t-il ?
• Effectuer des recherches sur les trois reporters en question.
Documents à consulter :
 

Réaliser son reportage

Selon qu’il décide de relater un fait, de l’expliquer, de le commenter ou de le mettre en scène, le journaliste choisit le « genre » journalistique le mieux approprié à son propos. Dans des médias scolaires, le reportage est souvent privilégié par les élèves pour rendre compte d’une sortie ou d’une rencontre. Il s’agit de rapporter de manière vivante ce qu’on a vu, entendu, et ressenti.
Préparer le reportage
Se préparer, c’est définir l’objectif du reportage, se renseigner sur le sujet qu’on souhaite traiter et les personnes qu’on pourrait rencontrer ; c’est avoir un projet et des questions.
• Les élèves identifient ce qu’ils savent déjà du sujet, ce qu’ils voudraient savoir de plus, ce qu’ils peuvent découvrir par des recherches documentaires.
• En groupe (comité de rédaction), ils définissent ce qu’ils aimeraient donner à voir et à entendre à leurs lecteurs.
• Constituer des petites équipes (deux ou trois élèves, pas plus). Chacune détermine l’angle de son reportage et se distribue les rôles : prise de notes et prise d’images.
Pendant le reportage
Faire prendre conscience aux élèves que partir en reportage, c’est avoir à témoigner d’un événement, d’un fait, ou d’une visite susceptible d’intéresser des lecteurs.
Inciter les élèves à :
• ne pas avoir peur d’une prise de notes personnelles abondante, en notant des détails qui pourraient intéresser les lecteurs ;
• être attentifs aux lieux (décor, couleur, odeur, bruits…) ;
• aux personnes rencontrées (observer et noter comportements, gestes et expressions, attitudes, voix, réactions aux questions, noms…) ;
• noter systématiquement l’heure, le lieu et les noms associés aux photographies.

Rédaction du reportage
Avant la rédaction, proposer aux élèves une démarche méthodologique.
• Demander à chaque équipe un travail de mémoire. Il s’agit pour chacune de retrouver les moments clés et les rencontres importantes de son reportage. Dans cette phase, l’enseignant s‘attache à faire apparaître la richesse des faits, des descriptions mais aussi, si nécessaire, les besoins d’information complémentaire et de vérification.
• Puis, à partir de leurs carnets de notes, les élèves dressent une liste des informations (faits, détails, citations, descriptions…) qu’ils souhaitent garder.
• Ils choisiront alors le message essentiel qui servira de fil conducteur à la rédaction de leur article ainsi que la photographie et la légende qui l’accompagnera.

Documents à consulter pour aller plus loin

    • Krauze Jan et Joseph Stéphane (sous la direction de), Grands reporters Prix Albert Londres. 100 reportages d'exception de 1950 à aujourd'hui, Les Arènes, 2010.
    • Krauze Jan et Roux Didier (sous la direction de), Le Monde, les grands reportages, 1944-2009, ibid., 2009.
    • Martin Marc, Les Grands Reporters. Les débuts du journalisme moderne, Éditions Louis Audibert, 2005.
    • Weber Olivier, Kessel, le nomade éternel, Arthaud, coll. « Poche », 2006.
    • Boucharenc Myriam, L’Écrivain-Reporter au cœur des années trente, Presses universitaires du Septentrion, 2004.
    • Béraud Henri, Le Flâneur salarié, Bartillat, 2007. 1re édition : Les Éditions de France, 1927.
    • FauGuillaume(sous la direction de), Gaston Leroux, de Rouletabille à Chéri-Bibi, avec des textes de Pierre Assouline, Francis Lacassin et François Rivière, BnF, 2008.
    • Londres Albert, Œuvres complètes, présentées par Pierre Assouline, Arléa, 2007.
    • Viollis Andrée, Indochine SOS, Les Bons caractères, 2008. 1re édition : Gallimard, 1935.
    • Kessel Joseph, Témoin parmi les hommes, 3 volumes (tome 1,1919-1929 ; tome 2, 1930-1936, tome 3 1940-1945), éditions Tallandier, coll. « Texto », 2010. 1re édition : Del Duca, 1956.
    • Cendrars Blaise, Tout autour d’aujourd’hui, 15 volumes, Denoël, 2006.
    • Kapuscinski Ryszard, Autoportrait d’un reporter, Pocket, 2010.
    • Rolin Jean, L’Homme qui a vu l’ours : reportages et autres articles 1980-2005, POL 2006.
    • Aubenas Florence, Le Quai de Ouistreham, L’Olivier, 2010.
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