Gallimard
dossier pédagogique

Quand les photos deviennent icônes 

Par Daniel Salles, Centre de liaison de l'enseignement et des médias d'information (CLEMI)
 
Un nouveau sens du mot icône est apparu au XXè siècle : l’icône, c’est une photographie de presse devenue LA photo, celle qui a une notoriété internationale. Car il est plus facile à la mémoire de se fixer à partir d’une image forte, immobile, qui résume l’événement, qu’à partir d’une succession d’images mouvantes.
Ces photographies de presse qui demeurent retrouvent plus ou moins consciemment des archétypes universels, comme ceux de la compassion ou de la révolte et elles sont efficaces parce qu’elles s’inscrivent dans la tradition iconographique et les codes symboliques du monde occidental.
 

La mort d'un milicien, de Capa

Pourquoi d’après vous, cette photo est-elle devenue une icône ?

Certaines photos montrent un fait saisi sur le vif, en train de s'accomplir. Le spectateur a l'impression de regarder la scène qui est en train de se dérouler sous ses yeux, « comme s'il y était ». Du coup, il oublie les choix esthétiques (instantanéité, suspense de mort, espace perspectif) et il voit la photo comme une représentation « naturelle » de l'événement.
La photo de la mort d’un milicien de Capa témoigne d'un moment clé du photojournalisme pour plusieurs raisons :

elle a été réalisée avec un Leica, appareil léger au format réduit utilisant une pellicule 24x36 et permettant de prendre des clichés au plus près de l'action,
elle est une photographie instantanée qui donne l'illusion de la vie capturée dans son déroulement,
elle est la première photo personnalisée d'un conflit et change la représentation de la guerre en se substituant aux les photos militaires anonymes publiées jusque-là.
Comme beaucoup d'autres photos stéréotypées de la guerre, elle fonctionne selon le principe de l'arrêt sur l'image. « Ces  photos,  toujours,  ressemblent  étrangement  à  un photogramme : le premier bénéfice en est un effet de réel, plus exactement un effet d'instantanéité, d'authenticité. […] L'arrêt sur l'image, c'est aussi le choix de marquer le moment paroxystique, le moment où le destin bascule, grande figure du récit occidental au rendement imaginaire et métaphysique garanti. Arrêt sur l'image, image de l'arrêt : mort, exécution, arrestation. » ( Bergala Alain, « Le Pendule », in Cahiers du Cinéma, n° 268-269, 1976, p. 44.)
La vision rapprochée, en contrebas, place le spectateur au sein du chaos. Il s'identifie avec le photographe qui apparaît comme un deuxième acteur. Par ailleurs, en attirant l’attention sur les difficultés de la prise de vue dans un contexte de guerre, ce type de photo légitime la valeur de l'information photographique : c'est vrai, notre reporter était sur le terrain.
Autres pistes pédagogiques pour aller plus loin

Deux analyses de la même photographie de Robert Capa :

« La Madone de Bentalha » de Hocine

Présentation
Journaliste de terrain, Hocine travaille en Algérie pour l'AFP. Le lendemain du massacre de Bentalha, le 23 septembre 1997, il cherche des victimes dans les hôpitaux, on l'en empêche, il prend alors trois photos d'une femme en proie à une violente douleur. Il les envoie ensuite, sans conviction, à l'AFP.
Il découvre avec stupéfaction le lendemain que son cliché a été publié à la une par des centaines de quotidiens, sous le titre de « La Madone ». Il obtient par la suite beaucoup de prix dont le fameux World Press.

Questions 
- Que nous apprend la photographiesur cette femme (identité, raisons de sa souffrance) et sur le lieu de l’action ?
- Qui cette femme pleure-t-elle ?
- Que nous apprend cette photo sur le contexte politique et les circonstances du massacre ?
- Pourquoi a-t-elle donc été reprise par de nombreux journaux ?

Éléments de réponse :
La photographie ne donne pas beaucoup d’informations par elle-même et elle a circulé sous une fausse légende : non seulement elle n'a pas été prise à Bentalha mais la femme qui hurle vient de perdre non pas ses huit enfants mais son frère, sa belle-sœur et sa nièce. Cette imprécision a permis que cette mère devienne « la mère », que sa douleur devienne universelle et que cette femme soit à nos yeux une allégorie de l'Algérie souffrante.
Les photographies sont donc souvent choisies non pour leur valeur informative pour leur valeur symbolique.

Sites à consulter pour aller plus loin

 

Un homme, extincteur à la main, devant les ruines du World Trade Center, de Doug Kanter

Etudier  les quatre niveaux de lecture d'une image photographique de presse indiqués par Frédéric Lambert : effet de réel, symbolique, rhétorique et reconnaissances culturelles. (« Quatre niveaux de lecture d'une image photographique de presse », in Paul Almasy, Le photojournalisme : informer en écrivant avec des images, Paris, Cfpj, 1990)

Effets de réel

Cette photographie reprend les codes qui transcrivent la réalité ou les effets de réel et notamment la perspective frontale : « la ligne d'horizon, les lignes et le point de fuite assurent le lecteur qu'il est à la place du photographe, comme s'il assistait au fait, à l'événement. »

Le spectateur, mis ainsi à la place de témoin de la scène, distingue au premier plan le sol recouvert de décombres et sur la droite des poutres ayant écrasé des voitures. L'arrière-plan est fermé par les immeubles détruits, et l'obscurité due à la fumée empêche toute échappée du regard. La lumière, qui vient classiquement du haut à gauche, met particulièrement en valeur les ruines des bâtiments. L'œil est guidé par l'oblique ascendante qui relie l'extincteur rouge et le drapeau américain.
Dans une photographie le composant vivant domine le composant inanimé et attire le regard (proximité affective). Ici, l'intérêt du spectateur est renforcé par la présence du secouriste sur la gauche, qui domine l'image, car le regard du lecteur occidental glisse de gauche à droite. De plus, notre personnage est mis en valeur par le fait qu'il se détache sur le fond lumineux, que son extincteur rouge est très visible dans cette photographie où le gris domine. Il est également mis dans un cadre  par l’intermédiaire du poteau des feux de signalisation.

Symbolique

Si au premier moment de notre lecture, nous sommes impressionnés par les effets de réel et la description de la réalité, Comment ne pas voir que cette photographie « quitte le terrain de l'actualité pour devenir exemplaire » ?
Feux de circulation éteints, voitures écrasées, bâtiments détruits et verticales brisées, absence de présence humaine à part celle du secouriste : la destruction de ces éléments significatifs de la vie urbaine transmettent l'idée de l'arrêt de la vie et de la civilisation. La poussière et la fumée grisâtre qui baignent la scène connotent l'idée de tremblement de terre, de fin du monde  (alors même que les premières images des attentats avaient pour cadre le bleu dur d’un ciel d'automne). Le drapeau américain semble également avoir souffert.

Rhétorique

Souvent, comme l’analyse Martine Joly,  les photographies de presse argumentent plus qu'elles n'informent grâce au recours à des figures de rhétorique, à des procédés de narrativisation, de dramatisation, de symbolisation, à l'exploitation des ressources des outils plastiques et esthétiques. Ici, on remarque l'opposition entre la faiblesse dérisoire d'un homme anonyme avec un petit extincteur et le chaos qui l'entoure. Les structures circulaires de la tour nous rappellent aussi la représentation de la tour de Babel par Brueghel.

Reconnaissances culturelles

« Toute photographie de presse est aussi la citation d'une culture d'images qui appartient autant au photographe qu'au lecteur ». Lors de l'attentat d'Oklahoma City de 1995, la presse a utilisé une photographie équivalente où l'on voit un pompier, seul au milieu des voitures écrasées devant l'immeuble détruit, en train d'éteindre les dernières flammes.
Des photographes eux-mêmes remettent parfois en cause le travail de témoignage et de représentation du réel. Les images de la guerre ne disent pas un événement et son contexte mais répètent des images du passé. Ainsi Gilles Saussier ("Du reportage au jardinage" in Des territoires en revue, n°3, 2000) écrit : « Les photographies de reportage sont des images-gigognes, images qui se donnent pour une condensation de l'événement lui-même, un concentré de signification historique, alors qu'elles sont des condensés iconographiques, réalisées au prétexte de l'information. » Un phénomène encore plus visible dans la photographie où l'on voit des pompiers, soldats du feu, planter le drapeau américain, citation très évidente de la photo de Joe Rosenthal à Iwo Jima en février 1945.

Rappelons enfin que l'image de presse est rarement publiée seule (dans ce cas, on fait le choix de l'émotion) et que c'est  l'ensemble titre, texte et image qui devient signifiant et fournit le message global. Il importe donc de distinguer les divers modes de parution de la photographie (noir et blanc ou en couleurs, taille, emplacement, superficie occupée, rapports avec le titre et/ou les textes, typographie, légendes, présence d'autres images ou pas) et d'étudier comment les différentes légendes orientent son sens.

D'après : Daniel Salles, Dossier pédagogique de la 13e semaine de la presse en 2002

 

La « Pleureuse d'Ishinomaki », de Tadashi Okubo

Documents à consulter
 
    • Autour de cette photographie, voir le travail de Loïc Joffredo paru sur le site du Clemi
 

Photos primées par le World Press 

Regarder les photos primées par le World Press en s’appuyant sur les points de vue exprimés dans les deux articles :

Réaliser un dossier de presse sur les réactions au concours World Press Photo 2011 remporté par le photographe espagnol Samuel Aranda avec une photographie montrant une femme voilée étreignant un proche blessé après une manifestation au Yémen.

 

Photos-icônes et reprises

Documents à consulter :
 
La première image est le n°1 d'un magazine récent, Causette. Ce magazine  indépendant souhaite se démarquer de la presse féminine traditionnelle. Son slogan est « plus féminin du cerveau que du capiton ».
La seconde image est une véritable icône, devenue emblématique du mouvement étudiant de mai 68. Elle représente le jeune leader Daniel Cohn-Bendit tenant tête à un CRS devant la Sorbonne.
Comparer ces deux photos. Pourquoi à votre avis Causette a-t-il fait le choix de reprendre cette image de 1968 ?

Livres et sites à consulter

  • CHEROUX Clément, Diplopie. L'image photographique à l'ère des médias globalisés. Essai sur le 11 septembre 2001, Le Point du Jour, 2009.
  • CHEROUX Clément, « le déjà-vu du 11 septembre, essai d'intericonocité ».
  • COJEAN Annick, " Retour sur images ", éd. Grasset/Le Monde, 1997.

  • CROS Marguerite et SOULÉ Yves,  « La photographie patrimoniale » in Regarder le monde, le Photojournalisme aujourd’hui , CNDP /CLEMI, 2011.

  • JOLY Martine,  Introduction à l'analyse de l'image, Nathan, coll. 128, 1994 ; L'image et les signes, Nathan, rééd. 2000 ; L'image et son interprétation, Nathan, 2002.

  • LEBLANC Audrey, « Théorie des images médiatiques ».
  • RENARD, Dominique, " Le Massacre des innocents ", in Ecole des lettres n° 8, Paris, 1998-1999.

  • ROBIN Marie-Monique,  Les Cent photos du siècle, Chêne, 1999.

  • « Etudier la photo de presse en histoire des arts » : ficher  conseil du Dossier pédagogique de la 23e semaine de la presse et des médias dans l’école.

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