patience...
 


Anonyme
Le Martyre du géant saint Christophe - Saint Jacques conduit au supplice - Translation du corps de saint Christophe, d'après les fresques de Mantegna à Padoue
Tempera sur toile, avant 1543, 82 x 190
Paris, musée Jacquemart-André, I.2246.
" Une des peintures que j'aime le plus au monde, entrevue un jour à Padoue " : ainsi Marcel Proust désigne-t-il, dans une lettre à Robert de Montesquiou (Corr., VII, 174), les fresques peintes par Mantegna dans la chapelle Ovetari de l'église des Eremitani à Padoue, qu'il avait vues lors de son premier voyage en Italie, avec sa mère, au printemps 1900. Les Scènes de la vie de saint Jacques et de saint Christophe comptent parmi les plus anciennes oeuvres connues d'Andrea Mantegna (1430/31 Ñ 1506). Généralement datées entre 1453 et 1456, elles appartiennent à la jeunesse de l'artiste, toujours élève de Francesco Squarcione (1397-1474 environ), et cependant présentent déjà la perspective limpide, le graphisme rigoureux, sec et coupant, caractéristiques des productions de sa maturité. Cet équilibre et cette dureté retiennent justement l'attention du narrateur de la Recherche, qui compare un valet en livrée " immobile, sculptural ", aposté chez la marquise de Saint-Euverte, au guerrier " purement décoratif qu'on voit, dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur son bouclier, tandis qu'on se précipite et qu'on s'égorge autour de lui " (RTP, II, 318). Plus loin, le narrateur cite " les fresques des Eremitani " de Mantegna, aussi peut-on désigner dans la figure du soldat, debout derrière son bouclier au centre du Saint Jacques conduit au supplice, le modèle le plus probable de ces " valets de pied Mantegnastes " auxquels Proust revient, parlant de la soirée Saint-Euverte de son roman, dans une lettre à Reynaldo Hahn (Corr., XI, 1912). Entrés à une date inconnue, avant 1886, dans la collection d'Edouard André (1833-1894), les trois panneaux que nous présentons sont signalés pour la première fois en 1543, à Venise. Leur attribution ancienne à Mantegna est aujourd'hui unanimement rejetée, mais ils constituent des documents précieux, à double titre. D'une part, les fresques padouanes de l'artiste, depuis longtemps endommagées par l'humidité, ont été presque anéanties au cours de la dernière guerre. D'autre part, Marcel Proust en connaissait l'existence par une reproduction illustrant un article paru en 1886 dans la Gazette des Beaux-Arts. Dans ce texte, on pouvait d'ailleurs lire : " Il est curieux de retrouver, dans le Saint Jacques marchant au supplice l'élégante figure d'un jeune homme qui, le manteau rejeté sur l'épaule, les mains appuyées sur son bouclier de forme oblongue, est un ressouvenir évident du Saint Georges d'Or San-Michele " Ñ autre référence proustienne majeure empruntée à Mantegna.