patience...
 


Henri Alexandre Gervex (Montmartre 1852 - Paris 1929)
Une soirée au Pré Catelan, 1909
Huile sur toile, 214 x 314, SDbd : H.Gervex 1909
Paris, collection F.G. Séligmann
Si le conformisme social et pictural de Gervex allié à un esprit volontier gouailleur ne fait sans doute pas de lui l'un des modèles d'Elstir, le monde qu'il fréquente et qu'il illustre est pourtant souvent celui de Proust. Une soirée au Pré Catelan en est l'un des meilleurs exemples. Après avoir exposé au Salon de 1905 Armenonville, le soir du Grand Prix, puis l'année suivante A 5 heures chez Paquin représentant le salon d'essayage du célèbre couturier et en 1907 Le Cercle de l'Ile de Puteaux, aristocratique et très fermé club de tennis, Gervex clôt sa série de tableaux sur l'élégance parisienne en 1909 par une vaste toile mettant en pleine lumière les papillons de la mondanité. Il peint ainsi le célèbre Pré Catelan, nouveau restaurant du bois de Boulogne construit en 1905 dans le style néo-classique goûté par la bonne société. A l'extérieur, en grandeur naturelle, l'élégante Mme Gervex tient compagnie à Anna Gould de dos (illustrant la plaisanterie célèbre alors qu'elle n'était jolie que vue "de dot") et à son second mari le prince Elie de Talleyrand-Perigord. Au milieu des dîneurs que l'on aperçoit par les larges baies du restaurant, le marquis de Dion à droite et l'aéronaute brésilien Santos-Dumont à gauche encadrent la demi-mondaine Liane de Pougy dont le compagnon caché et anonyme est néanmoins signalé par la présence d'un serveur. On reconnait également à droite Arthur Meyer, propriétaire du Gaulois et sans doute sont-ce le comte et la comtesse Greffulhe qui s'apprêtent à monter dans leur automobile. La vaste toile est construite sur un mode à la fois réaliste et symbolique inspiré du travail de Gervex sur les panoramas et les grands décors. Les trois fenêtres du restaurant forment un triptyque laïc où modernité et mondanité, alors volontiers synonymes, se rejoignent. Dans le Pré Catelan immaculé, inondé de lumière éléctrique jusque dans ses jardins, se côtoient l'aéronautique symbolisée par Santos-Dumont et l'automobile incarnée par le constructeur de Dion. Au centre de cet univers de luxe, règne une femme qui seule regarde ostensiblement le spectateur, professionnellement pourrait-on dire : Liane de Pougy, la demi-mondaine arrivée. Comme elle, Odette de Crécy, pivot de la Recherche, ira souvent dîner au Bois avec les Verdurin. La toile fut exposée au Salon de la Société nationale des beaux-arts de 1909. Elle fut ensuite installée au 7 de la rue Paul Hervieu, chez Léopold Mourrier propriétaire du Pré Catelan et commanditaire du tableau. La santé délicate de Proust ne l'autorisa sans doute pas à la voir au Salon mais tout du moins put-il la connaître par sa reproduction parue dans L'Illustration du 1err mai 1909. En cette année 1909, au moment où la Recherche est en pleine gestation, la vision que nous offre Gervex du monde d'élégance et de lumière qui fascine l'écrivain et dans laquelle il peut reconnaître des personnages à lui familiers trouve peut-être un écho dans cette descrition de la salle à manger du Grand Hôtel de Balbec : "Et le soir ils ne dînaient pas à l'hôtel où, les sources éléctriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population de Balbec et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges"(OJ F, p. 681).