patience...
 


Edouard Manet (1832-1883)
L'asperge, 1880
Huile sur toile, 16,5 x 21,5, Shd : M.
Paris, musée d'Orsay, R.F.1959-18
Ce petit tableau fut offert à Charles Ephrussi par le peintre, en complément d'une première toile représentant une botte d'asperges que le collectionneur lui avait payée mille francs au lieu des huit cents demandés, avec autant d'humour dans la toile que dans le petit mot qui l'accompagnait : "Il en manquait une à votre botte." Marcel Proust put donc voir ces deux toiles chez Ephrussi, et peut-être même en apprendre l'histoire : les deux hommes étaient très liés et Ephrussi joua un rôle fort important pour Proust grâce à la Gazette des Beaux-Arts qu'il dirigeait, à sa connaissance de la peinture impressionniste, à ses relations mondaines comme Madeleine Lemaire. Il devint l'un des modèles de Charles Swann. Curieusement, le sujet des deux toiles, les asperges, forme un véritable nœud romanesque au début du roman : moyen de rétorsion sadique de Françoise, la servante de la tante Léonie, contre la fille de cuisine qui est enceinte - celle que Swann n'appelle plus que la Charité de Giotto, tant elle évoque une forte figure de la fresque de la chapelle des Scrovegni à Padoue : "...bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c'était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d'asthme d'une telle violence qu'elle fut obligée de finir par s'en aller." (RTP, I, p.122). Dans cet épisode convergent à la fois une figure de victime, la maladie de l'auteur et la peinture, d'autant plus importante que c'est la leçon de Chardin qui légitime la description de la beauté des humbles asperges, "trempées d'outre-mer et de rose et dont l'épi, finement pignoché de mauve et d'azur, se dégrade insensiblement jusqu'au pied..." (ibid., p.119) : description qui se termine par des considérations sur les effets physiologiques les plus intimes de l'ingestion des asperges. L'art, la violence des sentiments et les secrets des corps sont réunis, par le pouvoir de la littérature, dans ce modeste légume.