patience...
 


ADRIEN PROUST et GILBERT BALLET
L'Hygiène du neurasthénique
Paris : Masson, 1897, X-282 p. Couverture d'origine, toile bleue, 18 x 12 cm
Paris, BnF, Département Sciences et Techniques, 8-Tc12-109 (IV)
Lorsqu'Adrien Proust écrit L'Hygiène du neurasthénique, son fils aîné a 26 ans, et il pense forcément à lui. La "neurasthénie" est un concept aujourd'hui passé de mode, qui se définissait comme un état d'épuisement durable d'origine nerveuse, accompagné d'un long catalogue de symptômes physiques. Dans cet ouvrage, un père semble régler ses comptes avec son épouse lorsqu'il stigmatise les effets désastreux d'une mauvaise éducation : "Rien n'est plus propre à fomenter ou à entretenir chez ces malades la dépression morale et les préoccupations hypocondriaques que les soins assidus, les questions incessamment renouvelées sur leur état de santé et les recommandations que leur prodiguent les personnes de leur entourage", et disséquer publiquement les faiblesses de son enfant lorsqu'il présente la vie mondaine comme l'une des causes d'un état de surmenage menant directement à la neurasthénie, maladie d'efféminés. Le constat est sans appel : "La neurasthénie est souvent la légitime mais regrettable rançon de l'inutilité, de la paresse, ou de la vanité" (32), et le verdict pessimiste : une fois arrivé à l'adolescence, le malade n'est plus vraiment récupérable si on ne lui a pas inculqué les bons principes d'hygiène. Mais l'intérêt essentiel de ce livre est qu'il prend parfois l'allure d'un avant texte de la Recherche, alorsqu'Adrien Proust décrit les neurasthéniques "constamment impressionnés par les sensations internes les plus diverses", soumis au "jeu si complexe des états émotionnels" et aux "impressions vagues, changeantes, mais pénibles". Il note également que la mémoire est amoindrie chez les neurasthéniques : "L'évocation des souvenirs est défectueuse parce qu'ils sont impuissants à soutenir l'effort d'attention nécessité par la recherche du souvenir perdu." (76) : l'expression finale, que je souligne, sonne comme un défi. De même, décrivant les sommeils hypnotiques que l'on impose aux neurasthéniques, il écrit :" Ce sont des dormeurs éveillés " (192), phrase qui semble annoncer le début de la Recherche. On peut par conséquent se demander si la Recherche n'est pas née en partie du désir de retourner l'humiliante figure du neurasthénique tracée par Adrien en un autoportrait nuancé et ironique.