En changeant l’expression de ses yeux, en intensifiant la force du regard, en rendant plus énergique son visage qui se détache sur le fond obscur de la pièce, Rembrandt donne au spectateur une image de lui-même très différente de l’état précédent, ainsi que de son autoportrait réalisé neuf ans plus tôt, où il apparaissait rayonnant, fort et sûr de lui. Son visage aux traits ordinaires, sinon grossiers, sa tenue négligée et le dépouillement du décor indiquent un homme solitaire qui travaille enfermé dans son univers intérieur. Ce changement subtil dans l’expression des yeux qui modifie l’essence même du portrait ne se remarque que si l’on compare avec la plus grande attention les épreuves des deux premiers états de la planche à partir d’épreuves d’aussi excellente qualité que celles de la Bibliothèque nationale de France. Cela suppose également un exercice de concentration et de réflexion de la part du spectateur qui le conduit à s’identifier à l’artiste et, d’une certaine façon, participer au processus de création de l’œuvre en reconnaissant les étapes qui l’ont formée et transformée. Toutefois, cela ne concerne pas uniquement le cas de l’autoportrait ici mentionné. En effet, si l’on étudie les états successifs des portraits d’autres personnages, on constate un phénomène similaire. Au premier état, pour lequel Rembrandt commençait souvent à dessiner directement sur la planche sans qu’apparemment il y eût un dessin antérieur, l’expression des visages, et surtout des yeux, est beaucoup plus sincère et révélatrice que celle de l’état définitif.
Les changements dans le regard deviennent presque un jeu dans les six états du portrait de Clément de Jonghe. Sous l’ombre du chapeau, le regard du marchand d’estampes varie d’un état à l’autre de la planche, comme s’il avait posé à plusieurs reprises, son humeur variant selon les jours. Au premier état, il observe franchement l’artiste / spectateur, l’air scrutateur et quelque peu méfiant ; au deuxième, il a un regard pensif ; au troisième, il a les yeux mi-clos et son regard paraît plus froid, plus distant, alors que dans les états précédents, il était fixe, direct. Dans la plupart des portraits de Rembrandt et particulièrement dans celui-ci, on remarque une nette différence entre les deux yeux, phénomène fréquent dans le visage humain, que l’artiste met à profit pour donner plus d’expression au visage. Dans le cas de de Jonghe, il grave et regrave chaque œil séparément, les agrandissant, les ouvrant, les fermant et les exposant plus ou moins à la lumière. Les subtils changements dans l’éclairage des deux côtés du visage, l’augmentation progressive de l’intensité du noir du chapeau, qui joue un rôle très important dans les variations de l’ensemble, les touches légères à la pointe sèche, en des endroits très limités mais fondamentaux, visant à donner du volume à l’imposante figure, tout témoigne de l’extraordinaire talent de Rembrandt, qui, avec une planche de cuivre, une pointe et de l’acide peut représenter d’une manière à peine perceptible, mais néanmoins réelle, les subtils changements d’humeur et d’attitude d’un personnage.