à la loupe
Rembrandt a toujours cherché à adapter sa manière à ses créations. Il réussit à rendre des expressions, des sentiments, des émotions, avec une acuité et une intensité qui fascinent. Il sut tout particulièrement découvrir et exploiter certaines possibilités de l’estampe, qui, à partir du cuivre originel, permet des modifications successives de l’image, les états. Il en usa parfois pour traduire l’évolution d’une situation, le déroulement d’un événement, le changement d’une expression, pour faire participer spirituellement le spectateur, à la tragédie de la Crucifixion durant plusieurs heures, au cheminement de fugitifs et au partage de leur angoisse tout au long d’une nuit, à la découverte dans l’obscurité d’une famille épuisée, à la lassitude de plus en plus pesante d’une femme, à l’atmosphère variable d’un lieu, à la course du soleil.
Plus symboliquement, il suggère par le graphisme et le modelé le passage de l’immatérialité divine du Christ à son incarnation, dans l’Ecce Homo, ou encore sa mort et sa résurrection par la lumière qui disparaît de son corps et y revient peu à peu, dans La Mise au tombeau. Les épreuves de cette estampe permettent d’apprécier la variété d’images que Rembrandt obtenait en modifiant la gravure et en encrant la plaque de manière différente dans chaque cas.
La scène se passe à l’intérieur d’une vaste grotte où des hommes sont sur le point de déposer le corps du Christ dans une fosse très profonde et béante. À leurs pieds, Joseph d’Arimathie et la Vierge Marie contemplent avec tristesse l’ensevelissement. Une figure vue de dos ferme la composition. L'épreuve du 1er état, gravée uniquement à l’eau-forte et tirée sur papier chine, montre la composition, claire et simple, et la façon dont l’artiste construisait la structure des formes à partir de lignes, pour la plupart parallèles. À partir du 2état, Rembrandt non seulement recouvre sa composition d’un entrelacement de hachures d’une extrême finesse afin d’obtenir l’effet de clair-obscur, mais il commence ses expérimentations d’encrage, cachant parfois presque entièrement toutes les figures, les rendant très difficiles à distinguer. Dans l’épreuve sur parchemin doré du 2état de la plaque, Rembrandt réussit à concrétiser toute la douleur et le silence qui entourent un enterrement. La scène se passe dans une obscurité presque totale ; l’encre laissée sur la plaque a imprégné le parchemin, donnant une image très obscure, terriblement triste ; le corps du Christ resplendit faiblement, comme s’il s’éteignait, et sa lumière parvient à peine jusqu’aux personnages qui l’accompagnent.
Au 3état, sur papier européen, Rembrandt a éclairci certaines zones au brunissoir et en a renforcé d'autres par des hachures tout en créant une image en pénombre, en ayant recours au retroussage. La scène semble éclairée par une lampe tenue par le personnage de dos, au premier plan. L’épreuve du 4état est très différente des précédentes. Une source de clarté qui semble émaner du corps du Christ illumine toutes les figures qui l’entourent et dessine la forme de la grotte. Il s’agit là d’une épreuve dans laquelle Rembrandt a recherché de forts contrastes entre le blanc du papier et le noir de l’encre.
Ainsi Rembrandt fait-il vivre ses compositions, structurées par la lumière ou l’ombre, animées par un trait nerveux ou velouté, une lueur qui se déplace dans les ténèbres, une lumière éblouissante, une clarté qui filtre entre les tailles, un faisceau lumineux dirigé sur un point de la scène ; il suscite l'animation de l’espace par une foule qui s’agite et qui passe, des formes imprécises et mouvantes ou des murailles changeant comme des décors ; et aussi des jeux de tailles qui strient la composition, font vibrer la feuille, des valeurs de noir qui glissent sur le parchemin, déformant les tracés, du figuratif jusqu’à l’abstraction, Tout apparaît en constante métamorphose sur cette scène de théâtre qu’ordonne Rembrandt.
 
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