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Cette petite estampe représentant un gueux, intitulée parfois
Rembrandt en gueux, est très certainement un autoportrait
de Rembrandt. L'expression rappelle beaucoup celle de l'Autoportrait
à la bouche ouverte, qui date de la même année.
Elle est caractéristique de ses débuts en gravure, lorsqu'il
explorait les possibilités de l'eau-forte et de la pointe sèche
pour s'essayer aux divers tracés ainsi qu'au clair-obscur. Il use
de contrastes, se contentant de griffonner les contours de certains espaces
non gravés et mettant à profit le blanc du papier ; il juxtapose
ainsi des zones très lumineuses et d'autres plus sombres. Il apprend
à regarder et à reproduire gestes, attitudes et sentiments
en prenant pour modèle son propre visage. Dans ce rôle de gueux,
un des nombreux sujets qu'il a gravés à cette époque,
il cherche à éveiller la compassion du spectateur par une
attitude suppliante. Pour accentuer le caractère infortuné
du personnage, il a contrefait le pied gauche et déformé l'un
de ses yeux.
Les estampes représentant des gueux étaient fréquentes
dans l'art allemand et hollandais du XVIe siècle,
les plus célèbres étant sans doute celles du graveur
lorrain Jacques Callot qui datent des années 1620-1630 et dont on
peut apprécier l'influence sur Rembrandt dans des œuvres comme le
Gueux à la manière de Callot, la Vieille femme
à la calebasse ou encore le Gueux à la jambe de bois.
Les représentations de gueux prenaient parfois un ton moralisateur
ou satirique. Il est toutefois probable que Rembrandt - conformément
à la doctrine luthérienne selon laquelle, comme le Christ,
nous sommes tous des mendiants sur cette terre - les traite et les représente
avec commisération, tendresse et humanité. Ses gueux, âgés
pour la plupart, sont croqués sur le vif et, dans cette estampe,
il s'est représenté lui-même, dans une attitude visant
à éveiller notre compassion.
E. S. P.