Si, dans un autre
portrait
de son père, Rembrandt avait représenté un vieillard
triste et perdu dans ses pensées, dans celui-ci l'expression de déconvenue
et de désarroi est totale. Les yeux baissés, les épaules
tombantes, la main sans force, montrent un être sans doute vaincu
par la maladie ou las de vivre. Harmen Gerritszoon van Rijn mourut en avril
1630, et il se pourrait que la planche, dont le 1
er état
n'est pas signé, ait été gravée cette année-là
et parachevée l'année suivante.
Dans le portrait cité précédemment, la tête du
vieil homme apparaît totalement de profil, alors que dans celle-ci
elle est représentée de face, bien que le corps soit de trois
quarts. La lumière est beaucoup plus douce et nuancée et ne
heurte plus la tête de plein fouet. Aucune ligne ne précise
le profil, mais Rembrandt s'efforce d'esquisser le côté droit
au moyen de tailles délicates qui précisent aussi l'oreille.
Le grisé subtil des lignes avec lesquelles il modèle le visage
témoigne d'une maîtrise prodigieuse de la technique, cependant
qu'il incise avec force la zone de la barbe et de la moustache, très
noires, afin de rehausser la clarté de la partie supérieure
du visage et d'attirer l'attention sur les yeux et le front. Traité
avec une grande liberté et légèrement penché
vers la gauche, équilibrant l'inclinaison de l'épaule, le
bonnet de fourrure concourt, lui aussi, à cet effet.
On se rend aisément compte que Rembrandt a gravé la tête
en premier lieu, ajoutant par la suite le corps, qu'il lui fallut corriger
et agrandir derrière l'épaule - sans doute le jugea-t-il trop
petit. Quoi qu'il en soit, quelque chose ne convenait pas. Pour équilibrer
la composition et éviter qu'elle ne se déporte vers la droite
en raison de la grande luminosité de cette partie, il retoucha au
burin le côté gauche, derrière la chaise, déterminant
ainsi un troisième plan au fond, au-dessus du manteau, de forme triangulaire,
et il couvrit le premier plan d'un grisé de hachures de façon
à obtenir un triangle d'ombre faisant pendant à celui, lumineux,
du côté opposé. Le devant du manteau qui couvre le vieil
homme est traité avec une grande sobriété, contrastant
avec le souci du détail que l'on constate dans la façon dont
il a gravé les
vêtements
sombres de la mère, dans les estampes auxquelles celle-ci pourrait
être apparentée. Prodige de subtilité et de maîtrise
de la gravure que l'incomparable légèreté de cette
main délicatement posée dans son giron !
E. S. P.