"
Il y avait dans la région des bergers qui
vivaient aux champs et gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la
nuit. Un ange du Seigneur se tint près d'eux et la gloire du Seigneur
les enveloppa de sa clarté ; et ils furent saisis d'une grande crainte.
Mais l'ange leur dit : "Soyez sans crainte car voici que je vous annonce
une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd'hui vous est
né un Sauveur, qui est le Messie, Seigneur, dans la ville de David.
Et ceci vous servira de signe : vous trouverez un nouveau-né enveloppé
de langes et couché dans une crèche." Et soudain se joignit
à l'ange une troupe nombreuse de l'armée céleste, qui
louait Dieu."
(Luc, II, 8-14.)
Rembrandt a situé le passage biblique dans un cadre nocturne impressionnant. Au ciel luit, fulgurante, une gloire nimbant une multitude d'angelots ainsi qu'un ange dont l'apparition affole les bergers et leurs troupeaux, qui s'enfuient. La petite échelle à laquelle sont représentés hommes et animaux par rapport à la nature rend cette composition grandiose. La scène se passe dans une clairière, au bord d'une rivière que traverse un pont à deux arches ; sur l'autre rive, en haut d'une montagne, on devine une forteresse qui resplendit, illuminée par le halo qui nimbe l'ange. Celui-ci lève une main en un geste de harangue tandis que l'autre s'abaisse en signe d'apaisement. Au-dessus de lui voltigent les angelots parmi les rayons qui émanent de l'Esprit saint. Sur terre, les croupes des animaux semblent onduler tandis qu'ils courent en tous sens.
L'artiste travailla beaucoup la planche pour obtenir ces effets dramatiques
de clair-obscur, qui vont du blanc étincelant de la gloire au noir
absolu du sous-bois. Pour sa première estampe "nocturne", il associa
l'eau-forte, le burin et la pointe sèche, parvenant ainsi à
créer des surfaces d'un noir velouté comparables à
celles que l'on obtient avec la technique dite de la manière noire,
ou
mezzotinto, que Rembrandt connaissait, mais qu'il n'employa
pas. Il commença par graver à l'eau-forte toute la composition,
se servant de la pointe sur le vernis comme s'il dessinait une esquisse
rapide sur papier avec un crayon, quitte à être moins précis.
Ensuite, grâce à un lacis de tailles et de contre-tailles très
fines et très serrées afin de bien retenir l'encre, il travailla
les zones de la partie centrale qu'il voulait plus obscures. Ayant obtenu
l'effet souhaité grâce à la morsure de l'acide sur la
planche, il grava les différentes nuances de clair-obscur avec des
incisions au burin, plus ou moins fines, qu'il rehaussa à la pointe
sèche en quelques endroits.
Le plus remarquable dans cette estampe est la lumière projetée
par la gloire. Rembrandt en a étudié l'effet sur chaque animal,
chaque plante, chaque personnage. L'affolement des animaux se traduit par
une explosion de mouvement. Il en résulte une image spectaculaire,
aux effets totalement picturaux, qu'il aurait pu adapter à une peinture
de grandes dimensions. Royalton-Kisch suggère que Rembrandt a peut-être
peint le tableau correspondant, aujourd'hui disparu, comme il l'a fait dans
le cas d'estampes également très achevées, telles que
la
Descente de la Croix de 1633 ou le
Christ
devant Pilate de 1634. En se fiant davantage aux filigranes du
papier de l'édition qu'à la gravure elle-même, il croit
également possible la collaboration de Johannes van Vliet dans l'exécution
du 1
er état de la planche.
E. S. P.