Ce chef-d'œuvre de l'estampe est la seule création
graphique de Rembrandt qui s'impose autant par la rigueur de sa composition
géométrique que par la puissance synthétique de la
représentation d'un événement fondamental : le jugement
et la condamnation d'un innocent, le Christ. La structure même devient
symbolique. Le spectateur face à une architecture étagée,
d'une élévation impressionnante dans les trois premiers états,
se trouve confronté sans recul à la solennité dramatique
de cet instant. Le graphisme très subtil à la pointe sèche,
aux noirs somptueux sur l'ivoire du papier chine de l'épreuve exposée,
traduit avec intensité la souplesse du trait, sa liberté,
son modernisme. Ce n'est pas cette fois un clair-obscur mystérieux
qui environne la scène. Elle se déroule en plein jour, dans
une lumière uniforme avec très peu d'effets de contraste.
Un tracé au trait domine dans les premiers états, véritable
dessin esquissé sur le cuivre. Les verticales et horizontales qui
traversent la feuille ont été tracées à la règle
sur la plaque, accentuant la rigueur architecturale de l'ensemble.
Rembrandt a pu être inspiré, pour la disposition générale
de cette œuvre, par les tableaux de la Passion donnés sur les places
publiques au XVII
e siècle ou encore
par l'
estampe sur le même
thème de Lucas de Leyde, graveur très célèbre
à l'époque, ou par le Martyre de saint Laurent de Marcantonio
Raimondi. Mais son univers et la fulgurante perception qu'il eut des scènes
bibliques sont très éloignés des représentations
narratives de ces artistes. Il a consacré huit états
à cet événement, articulés autour de deux versions.
La plaque sera considérablement remaniée et l'architecture
symboliquement transformée, en corrélation avec l'évolution
de la situation et la sentence de mort qui s'ensuivra.
La façade dépouillée d'un tribunal, à l'architecture
offrant des verticales et des horizontales tracées à la règle
et délimitant des grands pans de murs nus, rythmée par des
corniches, des pilastres, des portes et des fenêtres, présente
une avancée centrale en son milieu. La symétrie des différentes
parties de la construction est rigoureuse, seule l'ombre et la lumière
l'animent et procurent l'illusion d'un certain relief. La scène se
déroule à l'extérieur selon la coutume en vigueur aux
Pays-Bas de prononcer les sentences hors du tribunal. Rembrandt actualise
la scène et la transpose dans un lieu et à l'époque
contemporaine. Devant la porte du palais de justice ouverte sur l'obscurité,
au centre de la composition sur la plate-forme, les personnages principaux
sont réunis, immobiles, dans l'expectative : le Christ, les mains
liées ; Ponce Pilate, le gouverneur romain, la tête coiffée
d'un turban, tenant le sceptre de la juridiction ; au milieu d'eux le criminel
Barabbas. Pilate désigne Jésus à la foule groupée
en contrebas : "Voici l'homme" (
Ecce Homo) ; et selon la coutume
lors de la Pâque, il interroge : "Qui voulez-vous que je vous relâche,
Barabbas ou Jésus que l'on appelle Christ ?" À sa droite,
un personnage tient la coupe et l'aiguière dont Pilate se servira
pour se laver symboliquement les mains, après que la foule aura réclamé
le crucifiement de Jésus, et il dira : "Je ne suis pas responsable
de ce sang." À gauche à la fenêtre, on aperçoit
la femme de Pilate qui envoie un émissaire au gouverneur avec ce
message : "Ne te mêle point de l'affaire de ce juste ; car aujourd'hui
j'ai été très affectée dans un songe à
cause de lui." (Matthieu, XXVII, 17-24.)
L'agitation de la foule qui ne cesse d'arriver s'oppose au hiératisme
des personnages principaux. Les deux statues allégoriques au sommet
de la façade, la Justice aux yeux bandés avec ses attributs,
le glaive et la balance, et la Force appuyée sur une colonne, la
tête coiffée de la peau de lion, tenant une massue, symbolisent
par leur attitude l'injuste sentence et le pouvoir de la foule. Au 4
e état,
Rembrandt supprime la corniche au sommet de l'estampe pour des facilités
d'impression. La vision de l'ensemble s'en trouve renouvelée. Le
regard s'oriente davantage sur le groupe médian et la foule au-dessous.
Il est probable que l'artiste a voulu ici concentrer l'attention sur les
personnages principaux et que c'est la cause de la deuxième version
de l'estampe, toujours à partir de la même plaque de cuivre.
Supprimant la foule au bas de la plate-forme au 6
e état,
il épure sa composition et le thème essentiel est situé
maintenant entre deux pans de mur nus. La tension s'intensifie. La progression
de l'action est évoquée par la dispersion de la foule agressive,
effacée par l'artiste au grattoir et au brunissoir, mais aussi par
sa présence virtuelle, son empreinte menaçante et mouvante
sur le mur, peut-être volontairement maintenue, lien entre les deux
phases de l'événement.
Enfin, présage oppressant, Rembrandt rend ce soubassement menaçant
en y gravant deux arches qui s'ouvrent sur des ténèbres. Un
buste d'homme les sépare, peut-être une évocation d'Adam,
le premier homme terrestre, alors que le Christ est le nouvel Adam, le dernier
homme céleste. Adam racheté par le sang du Christ est mis
parfois en relation avec la Crucifixion et la descente aux limbes. Certains
historiens ont identifié ce buste comme Neptune, ou un dieu fleuve,
ou le dieu de l'enfer.
Dans cet univers tout à fait visionnaire, le personnage du Christ
est transformé. Esquissé sobrement par un tracé interrompu,
sans tailles d'ombre dans les premiers états, il apparaissait
immatériel, lointain, désincarné. Il est maintenant
une présence humaine réelle, physique, à l'expression
résignée, conscient de son destin et regardant le vide devant
lui.
G. L.