Impression sur papier jaunâtre
La planche mordue à l'eau-forte a été remaniée
dans le ciel (nuages et stries obliques) et dans les ombres du premier plan,
au burin et à la pointe sèche utilisée pour la première
fois mais avec réserve dans un paysage. Un grain très fin
apparaît en divers endroits de l'épreuve, dû à
une morsure à la fleur de soufre. Un travail au grattoir et au brunissoir
a laissé des traces dans le ciel. Un début de composition
gravée antérieurement a été effacé mais
des éléments se distinguent encore. J. Springler a supposé
que Rembrandt s'était servi d'une plaque gravée par Hercule
Seghers, comme il l'a fait pour
La Fuite en Égypte. H. Bevers
y a reconnu une première version de
La
Mort de la Vierge dont certaines figures sont identifiables si
l'on tourne la feuille à 90 degrés (gloire d'angelots, personne
allongée).
BNF, Estampes, Rés. Cb-13a
Les deux plus célèbres paysages de Rembrandt,
Le Paysage aux trois arbres et
Le
Pont de Six offrent des conceptions tout à fait différentes
du thème. Ils diffèrent par le style, le graphisme, l'atmosphère,
l'utilisation des techniques. Ils préfigurent les paysages gravés
du XIX
e siècle, le premier par son caractère
romantique, le second par son rendu impressionniste.
Le Paysage aux
trois arbres est le plus grand paysage gravé de Rembrandt et,
avec
Le Paysage à
la tour, le second où le ciel, beaucoup plus tourmenté
cependant, s'anime, suggérant un changement atmosphérique.
La clarté d'une éclaircie déferle sur une colline couronnée
de trois arbres florissants, prolongée par une vaste plaine ; dans
les lointains se profile une ville, peut-être Amsterdam. Des plans
successifs d'ombre et de lumière, mouvants, reflètent les
variations du ciel. Le premier plan est en grande partie dans l'ombre alors
que l'arrière-plan est lumineux. L'effet de contre-jour obtenu est
saisissant. La morsure à la fleur de soufre sur la ville au loin
et entre les deux arbres à droite accroît cet effet. À
l'opposé des trois arbres, les vigoureuses stries d'une averse donnent
de la profondeur à l'espace et équilibrent la composition.
Traité d'une manière picturale avec une infinité de
nuances mais aussi de violents contrastes par endroits, l'ensemble présente
cependant une unité parfaite.
Bien que les éléments traduisent une sensation d'oppression,
les personnages poursuivent sereinement leurs activités. Un dessinateur
assis au sommet de la colline tourne le dos au paysage et regarde au-delà
de la feuille. Le motif du dessinateur dans la nature a son origine au XVI
e
siècle parmi les maniéristes hollandais. Rembrandt en fit
le thème principal d'une de ses eaux-fortes,
Le Paysage au dessinateur.
Un couple d'amoureux s'abrite dans un bosquet ; près d'eux un bouc,
à peine distinct, symbolise la sexualité.
La
contre-épreuve permet de distinguer ces détails. Plus
loin, un pêcheur et sa femme, un pâtre, des animaux, une charrette
et des paysans s'intègrent dans la nature environnante et dans la
tonalité du moment, donnant une dimension cosmique à ce paysage.
C'est la première fois qu'un changement d'aspect de la nature, lié
à une variation atmosphérique instantanée, est traduit
par la gravure dans la première moitié du XVII
e
siècle hollandais. Ce chef-d'œuvre transpose à l'aide des
techniques de l'estampe les paysages peints de Rembrandt dans les années
1640. Les mêmes effets y sont traduits. Les nombreuses copies réalisées
d'après cette œuvre très recherchée des amateurs témoignent
de l'intérêt suscité par sa nouveauté.
G. L.