Estampe très rare ; épreuve d'état.
Seuls deux exemplaires sont connus, celui-ci et celui du Rijksmuseum d'Amsterdam.
Avant la signature et la date. Derrière le bras gauche de Six, on
voit le châssis de la fenêtre, à la partie supérieure
ombrée. Le 2e état est peu modifié
: visage et cheveux légèrement retouchés à la
pointe sèche, nez précisé par des traits de burin très
fins. Le châssis de la fenêtre visible au 1er état
disparaît et la partie ombrée de la fenêtre et de la
table est éclaircie. Au 3e état,
visage et cheveux sont retouchés au burin. Au 4e,
l'inscription JAN SIX AE 29 est ajoutée et l'inversion du
6 et du 4 corrigée.
Épreuve sur papier chine avec une grande marge inférieure.
Trois dessins préparatoires sont conservés.
BNF, Estampes, Rés. Cb-13a
Cette estampe est, avec
La
Pièce aux cent florins, l'une des œuvres gravées
les plus célèbres et les plus appréciées de
Rembrandt. À peine fut-elle connue qu'elle suscita l'admiration des
amateurs et la convoitise des grands collectionneurs de gravures. Dans un
document de 1655, elle était déjà estimée quatre
cents florins. Ce rarissime exemplaire du 1
er état
imprimé sur papier chine que possède la Bibliothèque
nationale de France a été payé huit cent soixante-quatre
livres en 1755.
L'estampe révèle le personnage : c'est un jeune homme fragile
et élégant, qui a déposé son épée
de parade sur une chaise, et il est plongé dans la lecture d'un manuscrit
à côté de la fenêtre, dans le calme de son cabinet
de travail, entouré des objets qui lui sont chers, ses livres et
ses tableaux. Au moyen d'une infinité de tailles, à peine
visibles tant elles sont fines, Rembrandt a réussi à rendre
sur le papier la pénombre de la pièce où brillent les
objets qui sont autant de clefs permettant de comprendre le personnage.
Le jour pénètre par la fenêtre, éclaire sa tête
à la chevelure rousse, ainsi que le manuscrit qu'il est en train
de lire. La façon dont Rembrandt a réussi à modifier
chaque détail de l'image depuis le 1
er état
de la planche est surprenante. Il s'est essentiellement servi de l'eau-forte
et du burin, maîtrisant parfaitement la morsure de l'acide et la subtilité
des tailles de la pointe sur la planche. Il n'a employé la pointe
sèche que pour renforcer certaines zones, l'intégrant parfaitement
aux autres techniques, ce qui dénote une maîtrise du métier
rarement égalée. Des noirs, il a tiré des blancs, comme
on le fera par la suite avec la technique appelée manière
noire, que Rembrandt dut connaître mais qu'il n'utilisa jamais et,
de cette façon, en mettant à profit les ressources de la gravure,
il exécuta l'une des œuvres les plus fascinantes de l'histoire de
cet art.
On conserve un premier dessin où Six, dans une attitude plus désinvolte, regarde de face, appuyé à la fenêtre, tandis que son chien cherche à jouer avec lui. Dans une seconde esquisse fragmentaire, on le voit déjà en train de lire (Amsterdam, Historisch Museum) et une troisième fut encore réalisée. Les deux dessins complets et la planche sont conservés à Amsterdam, dans la Collection Six, qui appartient aux descendants de Jan Six.
Ce fut sans doute Six lui-même qui décida de la façon
dont il voulait se présenter au regard de la société
et témoigner de ce qui l'intéressait. Membre d'une riche famille
d'entrepreneurs et de marchands de tissus, il délaissa le monde des
affaires pour le barreau et se spécialisa dans les causes matrimoniales.
Il devint bourgmestre d'Amsterdam en 1691, mais ses grandes passions demeurèrent
la littérature, particulièrement la poésie, et sa collection
d'œuvres d'art, d'où ses liens avec Rembrandt, dont il possédait
toutes les estampes. Il se considérait comme un intellectuel et voulut
être ainsi représenté.
Rembrandt fit sans doute la connaissance de Six lorsqu'il peignit un portrait
de la mère de celui-ci, en 1641. Leur amitié continua au fil
des ans, comme le prouvent les dessins de l'artiste pour l'
album amicorum
de Six, l'illustration de sa tragédie,
Médée,
et le splendide portrait à l'huile qu'il peignit en 1654.
E. S. P.