Des troubles mentaux conduisirent Lieven van Coppenol (1598
- après 1667) à renoncer à diriger l'École française
d'Amsterdam et à se consacrer à la calligraphie, parcourant
le pays pour montrer les échantillons de son art. C'était
devenu chez lui une véritable obsession, du même ordre que
celle de faire peindre son portrait ou demander aux poètes les plus
connus d'écrire en son honneur des sonnets qu'il transcrivait en
lettres élégantes au bas de ses effigies.
Rembrandt grava deux portraits de Coppenol. Celui-ci, dit "petit Coppenol",
sur lequel on le voit avec son petit-fils, Antonius, et un autre, dit "
grand
Coppenol", qui est, par ses dimensions, le plus grand portrait jamais
gravé par l'artiste - pour lequel il fit à l'huile une esquisse
préparatoire de taille sensiblement égale. De composition
très sobre et élégante, le "grand Coppenol" représente
le calligraphe montrant au spectateur ses outils, le papier et la plume
d'oie, qui ressortent bien grâce à une source de lumière.
L'ornementation se limite à de simples rideaux qui servent de fond,
mais le grand format de l'estampe, la délicatesse du modelé
du visage et l'intensité du regard font de ce portrait une œuvre
d'art majeure.
Le "petit Coppenol" n'est ni daté ni signé. On estime toutefois
qu'il remonte aux environs de 1658, compte tenu de l'âge d'Antonius,
que l'on aperçoit derrière son grand-père. Les diverses
épreuves d'état que l'on expose permettent de suivre le travail
de Rembrandt sur la planche.
Au 1
er état, il avait déjà
défini toute la composition. Le calligraphe est assis de trois quarts
sur une chaise, devant sa table, face à une fenêtre à
moitié couverte par un rideau et pourvue d'un abat-jour qui lui permet
de régler la lumière naturelle. Sur son pupitre se trouve
une bougie. Il tourne la tête (trop grosse, et qui s'articule mal
avec le corps) pour regarder celui qui pénètre dans son bureau.
Son petit-fils, qui représente ses élèves et fait allusion
à sa fonction de maître, regarde par-dessus son épaule
l'ovale qu'il a commencé à tracer sur le papier. La lumière
tombe sur les points les plus significatifs : le front des personnages,
siège de l'intelligence, ainsi que les mains qui écrivent
sur le papier et l'identifient comme calligraphe.
À partir du 3
e état, Rembrandt
introduit des changements sur le mur du fond afin d'enrichir l'image sans
aucunement détourner l'attention de la figure centrale. À
cet état, il accroche à côté de la fenêtre,
juste au-dessus de la main droite, qui tient la plume, un jeu d'équerres
et un compas, instruments également essentiels pour un calligraphe.
La lumière qui vient de la partie supérieure et de la fenêtre
et de derrière le rideau qui la recouvre presque entièrement,
est assez faible et uniforme, de sorte que les visages ressortent à
peine, toute la lumière étant concentrée sur les mains
du calligraphe.
Au 4
e état, jugeant que le fond n'est
pas satisfaisant, l'artiste brunit une forme ovale obscure qui se trouvait
au-dessus de la tête du petit-fils, et il introduit à la pointe
sèche un grand triptyque peint, comme il l'avait fait dans le portrait
de son ami, l'apothicaire et collectionneur d'œuvres d'art Abraham Francen.
De ce fait, les silhouettes se détachent du mur et avancent vers
le premier plan, effet auquel contribue également la lumière
qui entre par la fenêtre avec plus de force qu'auparavant. Les mains
qui étaient gravées très superficiellement s'estompent,
et le visage de Coppenol, que Rembrandt a dû retoucher en gravant
le triptyque du fond, est mieux mis en valeur.
Quoi qu'il en soit, le triptyque a l'inconvénient de trop attirer
l'attention du spectateur, au risque de donner aux personnages un rôle
secondaire. Aussi, au 5
e état, Rembrandt
efface-t-il les images, qui apparemment représentaient la Naissance,
la Crucifixion et la Résurrection du Christ, ne laissant que la forme
du cadre. Les mains retrouvent leur importance maintenant que la clarté
du visage a été atténuée. Il retouche le visage
de l'enfant, modifiant ses traits. La pointe sèche a presque entièrement
disparu.
Au 6
e état, Rembrandt procède
au brunissage de la peinture et réintroduit la forme ovale qui était
sur le mur, mais il reste encore des traces du triptyque. Bien que l'image
rappelle celle du 3
e état, la partie
droite a moins de nuances de clair-obscur. Il concentre à nouveau
la lumière de la bougie sur les mains du calligraphe.
E. S. P.