L'œuvre de Rembrandt
dans la collection du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale

Rembrandt au sabre et à l'aigrette
Le fonds Rembrandt du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale à Paris, forme un ensemble de neuf cents pièces environ, extrêmement riche en épreuves variées et en états. Il fut constitué très tôt mais remanié sans cesse.
Dès la création du Cabinet en 1667, par l'acquisition des "123 000 pièces de plus de six mille maistres" de la collection Marolles par Colbert, pour le Roi, les deux tiers de l'œuvre du Maître, artiste contemporain, y entrèrent. La collection Beringhen acquise en 1731 et la collection Peters en 1784, non seulement complétèrent ce fonds mais permirent de sélectionner épreuves et états.

Michel de Marolles

Le premier recueil de gravures de Rembrandt que posséda le Cabinet des Estampes, comprenait deux cent vingt quatre gravures. Il avait été composé par l'abbé Michel de Marolles (1600-1681), l'un des premiers et des plus grands collectionneurs d'estampes connus. Originaire de Touraine, il fut nommé abbé commendataire de l'abbaye de Villeloin en 1626. Il vécut à Paris. La princesse Marie, fille de Charles de Gonzague, duc de Nevers, plus tard, Reine de Pologne, fut sa protectrice. Dès 1626, Marolles se passionna pour les estampes. Il avait peu de concurrents et était en relation avec les graveurs et les amateurs contemporains. Il possédait la plus riche collection d'estampes formée au XVIIe siècle.
Marolles rédigea un catalogue de sa collection publié en 1663, dans lequel il énumère les estampes qu'il possède. Il révèle dans de brefs propos ses goûts et ceux de son époque. Il ne manifeste pas d'admiration particulière pour Rembrandt lorsqu'il le mentionne : "RHINBRAND. L'œuvre de ce peintre et graveur Hollandais consiste en force pièces dont j'ay recueilli dans ce volume jusques au nombre de 224 ou il y a des portraits et des caprices fort curieux." L'inventaire de sa collection rédigé par Ladvenant et de La Croix, de 1722 à 1730 environ, mentionne les estampes contenues dans les cent cinq volumes qui la composaient. Aucun classement rigoureux n'intervient. Les gravures et les sujets se suivent sans qu'aucun ordre ne se perçoive.Toutes ces pièces furent mêlées à celles qui entrèrent ensuite. Certaines en double exemplaire servirent de monnaie d'échange, d'autres furent remplacées par de plus belles épreuves. Aucune marque n'ayant été apposée sur les gravures, il n'est pas toujours possible actuellement de citer avec certitude les "Rembrandt" de la Collection Marolles.
 

Jacques-Louis de Beringhen

Jacques-Louis, marquis de Beringhen (1651-1723), Chevalier de Malte, Premier écuyer du Roi puis guidon des Gendarmes de Bourgogne, laissa à son fils François, Evêque du Puy, environ cent mille estampes. Cette collection de plus de huit cents volumes fut acquise en 1731 par la Bibliothèque Royale, sur l'initiative de l'Abbé Bignon. Jacques-Louis de Beringhen semble avoir commencé sa collection au moment où Marolles terminait la sienne. Il l'avait constituée dans un esprit tout à fait différent. Amateur plus qu'érudit, il collectionnait les œuvres des artistes de son époque. L'art de la gravure sous Louis XIV et Louis XV est représenté dans sa collection, la plus importante de Paris. L'inventaire est beaucoup plus sommaire que celui de la collection Marolles, excepté pour les estampes de Rembrandt, contenues dans le volume 27, qui sont énumérées et décrites avec précision.

Jan Six

Hugues-Adrien Joly

Il fallut attendre la nomination de Hugues-Adrien Joly en 1750 comme Garde du Cabinet des Estampes, pour qu'un reclassement de toutes les gravures de Rembrandt soit entrepris. Joly prit l'initiative de fondre les estampes provenant des collections Marolles et Beringhen en les sélectionnant, pour composer un seul œuvre de Rembrandt. Le 12 octobre 1755, il dressa un état très précis des pièces doubles et en compta 189. Hugues-Adrien Joly demanda ensuite l'autorisation d'entrer en relation avec le marchand Joullain pour procéder à quelques échanges. C'est Joullain qui acquit pour Joly, à la vente du Comte de Chabannes en 1755, l'épreuve rarissime de Jan Six sur papier de chine, à un prix si élevé qu'il étonna tous les curieux : 864 livres.
Les marchands jouaient à cette époque un rôle très important, non seulement comme intermédiaires fournisseurs d'estampes, mais aussi comme connaisseurs des œuvres d'artistes. Edmé François Gersaint illustre parfaitement cette profession au XVIIIe siècle.

Adresse de Gersaint

Edmé François Gersaint

Gersaint était un marchand hollandais, installé à Paris. Le Cabinet des Estampes conserve son premier catalogue de vente manuscrit, daté de 1733. Ce précieux document commercial informe les collectionneurs sur la provenance des gravures. Gersaint est aussi l'auteur du premier catalogue de l'œuvre gravé de Rembrandt, paru en 1751 consulté par les très nombreux amateurs du XVIIIe siècle. Les "Remarques manuscrites faites en 1755", insérées dans le catalogue de vente d'une des plus célèbres collections de l'époque, celle d'Amade de Burgy, en font l'éloge et soulignent le rôle prépondérant du marchand biographe et chercheur : "Le catalogue de Rembrandt que M. Gersaint a fait dans son dernier voyage de Hollande et que les Sieurs Helle et Glomy ont terminé n'a pas peu contribué aussi à faire valoir les Estampes de ce fameux maître, en faisant connaître leurs beautés, raretés et singularités : Ce n'est même pour ainsi dire que depuis ce tems là que lesd. Estampes sont montées à de si grands prix. Il est très sur que le catalogue a donné et donne aux curieux une espèce d'emulation et une envie de jouir des belles choses que ce célèbre artiste a mises au jour."
 

Pierre-Jean Mariette

C'est suivant l'ordre du catalogue Gersaint revu et complété qu'était classée la collection Rembrandt d'un autre très célèbre marchand, Pierre-Jean Mariette (1694-1774), lors de sa vente en 1775. Joly, toujours à l'affût de belles épreuves y acquit quelques pièces. Le collectionneur Peters s'en procura d'autres qui rejoignirent le fonds du Cabinet des Estampes peu de temps après. Mariette, libraire-éditeur, marchand d'estampes, historien d'art et graveur lui-même fut l'un des plus célèbres amateurs d'estampes du XVIIIsiècle. Il avait hérité des collections de son père et de son grand-père mais tout fut dispersé lors de plusieurs ventes.

La Petite Tombe (détail)

Antoine de Peters

Loin d'être encore satisfait, cependant, Joly, le 13 avril 1784 fit acheter par la Bibliothèque l'important fonds Rembrandt de la collection d'estampes de Antoine de Peters (1723-1795) : sept cent trente six gravures pour le prix de 24 000 livres. Peters, peintre du Roi de Danemark, Christian IV, et du Prince Charles de Lorraine, s'était spécialisé dans la miniature et dans la peinture de sujets assez libres. Sa collection d'estampes avait été mise en vente publique en 1779, et retirée des enchères faute d'acquéreur. Joly manifeste sa satisfaction après cet accroissement : "En combinant ce que le cabinet des Estampes du Roi possède déjà, et ce que le dit Peters a rassemblé en plus grand nombre, tant en pièces uniques et en variantes qui manquoient à l'œuvre du Roi, ce sera le plus bel œuvre qui se sera jamais vu."
La diversité du fonds Rembrandt ne tenait pas seulement au fabuleux rassemblement de toutes les estampes du Maître, de celles qui lui étaient attribuées, des gravures d'après ses œuvres et des copies mais aussi à des pièces falsifiées. Peters, en effet, ne résista pas à la tentation de retoucher certaines pièces avec beaucoup de talent. C'est ainsi que pendant longtemps plusieurs épreuves de sa collection furent considérées comme uniques. Il excellait dans les mises à l'effet au lavis d'encre de Chine qui surpassait le velouté et les noirs de la pointe-sèche, ou au lavis très léger qui nuançait délicatement les ombres. Il faisait d'habiles retouches à la plume attribuées à la main du Maître. Il alla même plus loin parfois. Sur La Petite Tombe, par exemple, il avait gratté la toupie de l'enfant couché à plat ventre. Tous les catalographes considérèrent cet état comme unique jusqu'à ce que François Couboin, conservateur au Cabinet des Estampes, révèle la supercherie, lors de l'exposition organisée à la Bibliothèque Nationale en 1908.
 

Jan Gijsbert Verstolk van Soelen

Aucun fonds Rembrandt, aussi riche soit-il, n'est complet en états ou en épreuves d'effet divers et il est toujours tentant et nécessaire de continuer à l'enrichir. C'est ce que firent les conservateurs au XIXe siècle, notamment en 1847, lors de la vente de la collection du Baron Jan Gijsbert Verstolk van Soelen (1776-1845), diplomate et ministre hollandais. Son œuvre de Rembrandt était l'un des plus beaux jamais rassemblés. Quinze pièces vinrent accroître le fonds du Cabinet, parmi lesquelles les trois états de La négresse couchée.

Rembrandt et Saskia

Donations et acquisitions postérieures

En 1893, à la vente de la collection R.-S. Holford (1808-1892) qui réunissait cent quarante quatre Rembrandt — le baron Edmond de Rotschild s'assura plusieurs des plus rares — Georges Duplessis alors conservateur en chef, réussit à obtenir l'épreuve unique du portrait de Rembrandt au chapeau rond et au manteau brodé retouchée à la pierre noire. Puis il y eut encore l'arrivée de quelques pièces avec les grandes donations, Béjot en 1933, Curtis en 1946, et quelques achats isolés qui révèlent, entre autre, le goût du XIXsiècle.
Mentionnons aussi le don, émouvant, en 1989, de deux gravures, Vue d'Amsterdam et Rembrandt et Saskia, par un lecteur anonyme, en remerciement de l’accueil reçu à la Réserve des Estampes.
Rembrandt au chapeau rond et au manteau brodé
Vue d'Amsterdam
 
Restait encore, pour que l’œuvre de Rembrandt fût parfaitement représenté dans les collections de la Bibliothèque, à acquérir des cuivres. Ce fut chose faite en 1993, lors de la dispersion à Londres d’un lot de quatre-vingts plaques gravées. Les cuivres de la Femme nue assise les pieds dans l’eau et du Baptême de l’eunuque sont exposés pour la première fois.
Les dix sept catalographes de Rembrandt ont, en deux siècles, sans cesse tenté de cerner cette production insaisissable, qui a donné lieu aux appréciations les plus diverses au cours des temps. Découvertes et descriptions d'états, datation, informations sur le papier, les ventes, ont enrichi et diversifié considérablement les notices des estampes. Les classements thématiques ou chronologiques offrent diverses possibilités d'étude de l'œuvre.
Le XXsiècle a vu paraître huit nouveaux catalogues !... ce qui suffit à prouver l'actualité de l'œuvre de Rembrandt. Les nombreuses épreuves recherchées et rassemblées au cours de trois siècles, reflètent le mythe Rembrandt : belles épreuves, épreuves uniques, rarissimes, retouchées par l'artiste, successions d'états... et aussi, épreuves des cuivres usés, retravaillés, découpés même, épreuves falsifiées, copies, reproductions photomécaniques. Les inventaires manuscrits de l'œuvre, qui suivirent chaque acquisition importante et chaque reclassement, du début du XVIIIe au début du XXsiècle, présentent des marges couvertes d'annotations, d'appréciations, d'estimations, d'anecdotes. Ils révèlent la passion des amateurs, l'intérêt suscité par chaque épreuve, l'évolution du goût souvent surprenante.


D'après Gisèle Lambert
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