Albrecht Dürer. Nuremberg, 1471-1528.
Le Moulin aux saules ou Weydenmühle
Vers 1495-1496
Plume, encre, aquarelle, rehauts de gouache. 253 x 367 mm.
En haut à gauche, monogramme de l'artiste et l'inscription autographe : Weydenmull.
Le dessin a été plié en accordéon dans le sens de la largeur à une époque ancienne.
Paris, BNF, Estampes, Rés. B 13

Le paysage, construction de l'espace par l'esprit humain mais aussi nature, air, lumière, atmosphère, s'est formé insensiblement au cours de deux siècles. La découverte de la nature pour elle-même, la réalité du monde extérieur, l'environnement modelé par l'homme, s'exprimeront à la fin du XVe siècle par une vision globale du paysage, et non plus par des éléments juxtaposés ou des plans qui s'étagent comme au Moyen Âge. Une nouvelle conception de l'espace, fondée sur la perspective linéaire en Italie, sur l'observation, l'imitation pure de la nature qui conduira à une perspective illusionniste dans le Nord, se manifeste.
Dürer est l'un des premiers à aborder le dessin de paysage, dès 1493. En 1946, à Nuremberg, il aurait créé Le Moulin aux saules, l'un de ses plus beaux paysages. Il est daté le plus souvent de la fin du XVe siècle, la datation s'échelonnant de 1490 à 1506 selon les historiens ; Strauss propose 1496, ce qui concorde avec l'intérêt de Dürer pour le paysage, et son utilisation fréquente de l'aquarelle rehaussée de gouache, technique que l'on retrouve dans deux autres dessins auxquels Le Moulin aux saules se rattache par l'inspiration, le ciel chargé de nuages et l'eau : L'étang dans les bois et La Maison de l'étang (Strauss 1496/4 et 1496/6).
Le Moulin aux saules est, avec quelques autres aquarelles du maître, l'un des premiers paysages ruraux représenté pour lui-même. Le site identifié se situe au bord de la Pegnitz, un peu en aval de Nuremberg, sur la route de La Halle. Deux moulins se font face : le Kleinweidenmühle à gauche, et le Grossweidenmühle à droite. On distingue des maisons sur pilotis qui bordent le cours d'eau et une passerelle en bois.
L'homme n'est pas figuré mais seulement évoqué par les constructions légères qui s'élèvent entre le ciel et l'eau, dans la campagne. Dürer donne une dimension cosmique à ce paysage, par l'espace, l'atmosphère et la lumière qui l'environnent, par le changement d'atmosphère même qui se produit, fin d'un orage ou soleil couchant dans un ciel haut, tourmenté, rougeoyant. Les teintes du ciel inattendues et si diverses évoquant celles de Grünewald ou d'Altdorfer, les tons contrastés, les différences de textures, l'animation surréaliste de l'ensemble provoquent une certaine tension. L'arbre dressé au premier plan, sur lequel joue la lumière venant de la gauche, semble matérialisé par la densité de son feuillage à l'audacieuse couleur vert-de-gris tempérée par les éclats de lumière. Il paraît immuable et accentue la vulnérabilité, l'impression d'évanescence, des constructions au graphisme délicat et précis fondues dans la transparence de la lumière et de l'eau. Paysage tout à la fois visionnaire et réel, Le Moulin aux saules, d'une modernité surprenante, préfigure le paysage impressionniste.