Albrecht Dürer. Nuremberg, 1471-1528.
Couple assis jouant au trictrac et dame debout jouant aux échecs.
Vers 1492-1493
Plume et encre brune. 102 x 136 mm. Deux feuilles réunies et collées sur une troisième.
Paris, BNF, Estampes, Rés. B 13

Le dessin est composé de deux fragments, études préparatoires pour un vitrail quadrilobé, rapprochés sans aucune cohérence, d'autant plus que l'une des scènes est incomplète. Dürer dessina pour les vitraux tout au long de sa carrière. Il travailla pour l'atelier du peintre verrier Viet Hirschvogel l'Aîné, en introduisant à Nuremberg un nouveau style, transition entre le gothique finissant et la Renaissance. C'est surtout à son retour d'Italie en 1507 qu'il fut le plus actif dans ce domaine.
À la Renaissance, l'art du vitrail s'était particulièrement développé dans l'Allemagne du Sud. Les vitraux ne décoraient pas seulement les fenêtres monumentales des églises mais aussi les cloîtres, les salles capitulaires, les demeures privées, les tours de château, les auberges, les universités, les hôpitaux et même les établissements de bains. La production des petits vitraux à sujets profanes, disposés autour des armes de la ville ou des armes du commanditaire, connut un grand succès en Allemagne du Sud et en Suisse. L'empereur Maximilien était un amateur des nouveaux médias tels la gravure dont il se servait pour glorifier son règne, ou les vitraux aux thèmes religieux ou profanes, qui décoraient les établissements publics et privés, et embellissaient les cités de l'empire. Les nobles, les évêques et les bourgeois fortunés suivaient cet exemple et étaient devenus la clientèle privilégiée des artistes.
Le graphisme du dessin Couple assis jouant au trictrac et dame debout jouant aux échecs est similaire à celui des dessins des comédies : boucles des cheveux, tracé des visages, drapés, jeu de hachures parallèles avec l'absence presque totale de tailles croisées. Le réalisme de Dürer s'exprime notamment dans le drapé simplifié des vêtements qui souligne la présence du corps ; ainsi en est-il, par exemple, de la femme debout dont l'anatomie se manifeste d'une manière très expressive par l'absence de hachures sur une partie du vêtement. C'est aussi très sobrement que Dürer utilise les plis cassés au sol pour équilibrer ses figures. Cette économie de moyens s'explique par la nécessité d'adapter son dessin au vitrail, comme il l'avait fait pour les illustrations destinées à être gravées sur bois, technique exigeant également une certaine simplicité. Le maître verrier qui exécuta le vitrail conservé au musée de Berlin ne traduisit pas toutes les subtilités du dessin.
Dürer, en privilégiant un graphisme décoratif, établit des correspondances entre les coiffes, les plumes, les boucles et les arbres, les doigts effilés des personnages et les flèches du plateau du jeu. L'élégance de la jeune femme à gauche évoque les gracieuses silhouettes de style gothique international tardif de Schongauer et du Maître du Hausbuch, les maîtres de l'artiste.
L'attribution de ce dessin à Dürer, le premier, semble t-il, exécuté comme modèle pour des vitraux, permet de repousser son activité dans ce domaine à 1492-1493, et d'établir ainsi le lien entre les dessins pour vitraux du Maître du Hausbuch, vers 1475, et ceux des suiveurs de Dürer, Hans Baldung, Hans Schäufelein, Hans von Kulmbach, vers 1510-1520.