Joachim Patinir. Entre 1475 et 1485-Anvers, 1524.
Montagne rocheuse et très abrupte
Non daté. École de Dinant ou Bouvignes.
Plume et encre brune. 123 x 170 mm.
Paris, BNF, Estampes, Rés. B 12.

La biographie du premier paysagiste flamand, l'un des plus grands, est peu documentée, malgré la célébrité qu'il connut de son vivant. Dürer l'appréciait, et le qualifiait de "Gut Landschaftmaster" (bon maître paysagiste).
À une époque où, de part et d'autre des Alpes, la peinture de paysage s'affirmait comme un genre autonome, Patinir en fit l'essentiel de son œuvre. Paysage imaginaire et merveilleux, proche encore de celui des primitifs, et cependant très innovateur par le traitement de l'espace, de la profondeur obtenue grâce aux plans successifs parallèles, de la perspective aérienne. Souvent, dans ses tableaux aux thèmes religieux, le paysage prend une dimension essentielle.
Ce dessin a été rapproché des œuvres de Patinir par Lugt et Vallery-Radot. Le sujet, le rocher à l'aspect visionnaire, est l'un de ses thèmes privilégié. Son aspect visionnaire est accentué par la multiplication des constructions, qui semblent s'encastrer dans la pierre ; sentiers, escaliers taillés dans les parois, chapelles nichées dans les anfractuosités, ermitages ; s'y ajoutent les rares végétaux qui s'y accrochent, et les petits personnages à peine distincts du relief. Le chemin parsemé de sites, qui gravit la montagne et entraîne le regard, la liberté du trait, la spontanéité et la légèreté des hachures, la précision des détails, transmettent à l'ensemble une animation ascendante, fascinante.
Ce rocher a pour origine la symbolique chrétienne médiévale, encore très présente. Il est l'archétype de la montagne sainte du chrétien, en forme de tour naturelle, difficile à gravir, dont l'ascension s'accomplit par un chemin aux marches étroites creusées dans le roc, interrompu par des lieux de prières, différentes étapes de la foi. Cette quête spirituelle mène au sommet et au salut éternel. Ce thème moralisateur, se réfère à La Cité de Dieu (De Civitate Dei), de saint Augustin (354-430), apologie du christianisme, écrite par le théologien et métaphysicien latin vers la fin de sa vie, ouvrage prisé des humanistes et des réformateurs, et encore très apprécié de nos jours. Une autre œuvre de saint Jérôme évoque aussi la montagne sainte, ce qui explique les fréquentes représentations d'un rocher dans les tableaux ayant pour thème ce docteur de l'église. Souvent deux chemins de vie sont proposés, dans les peintures de l'époque, figurés par deux paysages, l'un agréable et facile à traverser, l'autre difficile et accidenté. Le message religieux délivré permettait de satisfaire également l'intérêt croissant pour la nature, qui se manifestait dans le Nord, comme dans le Sud de l'Europe.