Marcus Gheeraerts, l'Ancien. Bruges, vers 1520-Angleterre, 1586/1604.
L'Infortuné Peintre et sa famille
1577
Plume et lavis sur papier, avec des rehauts de gouache blanche, sur fond rose. 240 x 376 mm.
Signé dans le coin inférieur gauche de son monogramme MAG (avec les lettres MA entrelacées), suivi de IV pour invenit ; inscription dans le coin inférieur droit : Marcus Geerartz vă brugge.
Paris, BNF, Estampes, Rés. B 12

Peintre, dessinateur et graveur flamand, Marcus Gheeraerts, l'Ancien, fut reçu maître dans la corporation des peintres de Bruges en 1558. Il laissa un certain nombre de dessins et d'eaux-fortes, notamment d'ornements et d'animaux, mais son œuvre peint a presque entièrement disparu.
Dans cette composition allégorique et satirique, qui mêle les détails réalistes de la vie quotidienne aux éléments irréels de la mythologie, Marcus Gheeraerts évoque les soucis d'un peintre vivant dans des conditions matérielles précaires, comme l'indique l'inscription située dans la partie inférieure du dessin, empruntée aux Satires de Juvénal, poète latin du début du IIe siècle : "Haud facile emergunt quorum virtutibus obstat res angusta domi, c'est-à-dire, "Ils ont du mal à réussir ceux dont le talent est gêné par la pauvreté domestique" (satire III, vers 164-165).
Le peintre, assis devant son chevalet, représente une figure féminine dont le modèle pose sur la gauche de la composition. La tête inclinée, appuyée sur la main, elle semble dormir dans la posture de l'ange de la Mélancolie de Dürer, allégorie de l'imagination et des dons créatifs pour les arts du dessin et de la peinture ; cette figure symbolique est accompagnée d'attributs - un livre, un compas, une mappemonde et un instrument de musique à cordes posé sur la table - qui évoquent les arts libéraux. Des figures mythologiques animent la partie gauche de la composition : Mercure, personnification de l'habileté et de la ruse, derrière le chevalet, Cupidon, sous les traits d'un putto ailé, et, dans l'échappée de paysage, le Temps, un Saturne ailé, arborant un sablier. Le peintre tourne la tête, l'air soucieux, vers sa famille représentée sur la droite : son épouse qui lui tient le bras gauche et allaite un bébé, sa mère ou sa belle-mère, qui pose la main sur son épaule, et ses trois autres enfants en bas âge qui jouent ou apprennent à marcher. Ainsi distrait de son travail, il délaisse sa palette et son modèle.
Les personnages mythologiques tentent d'attirer l'attention du peintre sur son art : le petit Amour lui tend son appui-main, Mercure, saisissant le tableau, touche la tête de l'artiste avec son caducée pour qu'il se remette au travail, et Saturne lui rappelle que le temps passe... Le chevalet sépare nettement la composition en deux, entre les éléments allégoriques d'un côté et les détails réalistes de l'autre. On aperçoit, dans une arrière-salle sur la droite, un domestique occupé à broyer des pigments pour préparer les couleurs. Marcus Gheeraerts, qui eut six enfants, trois de sa première épouse et trois de la seconde, et qui vit ses biens confisqués à cause de son adhésion au calvinisme, fait-il allusion à sa propre condition sociale ? En tout état de cause, même si la création artistique est parfois entravée par des contingences matérielles, celles-ci ne l'ont pas empêché de réaliser des chefs-d'œuvre, comme en témoigne ce dessin où il se révèle particulièrement inspiré.