Hendrick Van Cleve. Anvers, vers 1525-1589.
Cour des antiques du cardinal della Valle : vue de la partie gauche. (détail)
Vers 1550
Plume et encre brune. 238 x 345 mm. En haut à droite, on lit l'inscription A la Valle.
BnF, Estampes, Rés. B 12

Le palazzo Valle-Capranica, à Rome, conçu et aménagé à partir de 1520 à la demande du cardinal Andrea della Valle (1463-1534) par le sculpteur et architecte Lorenzetto, passa, à sa mort, à son neveu Camillo Capranica. Suivant le modèle du Belvédère, le cardinal della Valle avait réuni, dans la cour située au premier étage de son palais, une belle collection de sculptures antiques qu'il avait pu constituer grâce aux découvertes archéologiques de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. Il s'agissait d'une sorte de loggia ou de jardin élevé (hortus pensilis ou giardino di sopra pour reprendre l'expression de Vasari), agrémenté de quelques végétaux poussant dans des banquettes latérales et d'une volière (aviarum) que l'on regardait à travers les embrasures découpées dans le mur. L'aménagement architectural et décoratif très recherché et la présentation esthétique très soignée de cette riche collection lui valut un grand prestige : elle fit l'objet de nombreuses visites, descriptions et représentations graphiques au cours du XVIe siècle. Mais toutes les sculptures, ainsi que l'ensemble des collections de la famille della Valle, furent acquises, en 1584, par le cardinal Ferdinand de Médicis, avant d'être progressivement dispersées entre les différentes demeures des Médicis. Aussi la plupart des pièces que l'on voit sur ces dessins se retrouvent-elles aujourd'hui à Rome à la villa Médicis ou à Florence, au palais Pitti, au musée des Offices, dans les jardins Boboli et à la villa de Poggio Imperiale. La cour des antiques du cardinal della Valle fut ensuite transformée en théâtre, qui donna son nom à la rue où est situé le palais : via del Teatro Valle.
Deux dessins conservés au département des Estampes nous ont légué le souvenir de cette célèbre cour d'antiques du palais della Valle : l'un, attribué au peintre néerlandais Maerten Van Heemskerck (1498-1574), a été tracé entre 1532 et 1536 lors de son séjour à Rome, et l'autre, que l'on peut attribuer à Hendrick Van Cleve, réalisé vers 1550, représente le mur de gauche et une partie de la cour. Un autre dessin, réalisé en 1537 ou 1538 par Francisco de Hollanda, conservé à l'Escurial, donne une vue frontale et très documentaire du mur de droite, complétant ainsi les deux dessins du département des Estampes.
Le dessin de Maerten Van Heemskerck fut gravé et édité en 1553 par Jérôme Cock. Maerten Van Heemskerck, peintre et graveur, est né en 1498 dans une famille de paysans à Heemskerck, petit village hollandais près de Haarlem. C'est dans cette ville qu'il fit son apprentissage, vécut la majeure partie de sa vie et mourut en 1574. Il entra dans l'atelier de Jan Van Scorel, qui revenait alors d'Italie et qui l'influença nettement. D'après la tradition, ses progrès excitèrent la jalousie de son maître, qui chassa de son atelier son disciple talentueux. Vers 1532, il partit à son tour pour Rome, où il séjourna jusqu'en 1536. Il exécuta, en Italie, de nombreux dessins aussi bien d'après les antiquités romaines que d'après les œuvres de Raphaël et Michel-Ange. "Plus d'une centaine d'esquisses et de dessins conservés de ruines, de paysages et de sculptures antiques, témoignent de sa fascination pour les vestiges de l'Antiquité classique." Les tableaux qu'il peignit par la suite à Haarlem, tout au long de sa carrière, sont souvent marqués par l'influence des maîtres de la Renaissance italienne et par son goût pour les ruines romaines, dont les souvenirs sont consignés dans des carnets d'études, constitués pendant son séjour romain, conservés au Kupferstichkabinett de Berlin. Également peintre verrier et graveur, il exécuta des vitraux en grisaille et laissa de nombreuses estampes, aux sujets bibliques ou allégoriques, qu'il grava lui-même ou fit graver par des praticiens comme Coornhert ou Philippe Galle.
Entre les deux dessins exposés, plusieurs détails diffèrent : le dessin de Heemskerck représente davantage de sculptures et, surtout, figure avec précision la partie droite de la cour du palais du cardinal della Valle, alors qu'elle est masquée par un motif ornemental sur celui de Hendrick Van Cleve. Ce dernier a, en effet, dessiné, sur la droite, un motif de feuilles d'acanthe et de rinceaux qui, selon Lugt, a sans doute été exécuté d'après un fragment de l'Autel de la Paix d'Auguste (Ara Pacis Augustae), orné de fleurs et de feuillage d'un style analogue. Le dessin de Heemskerck a été diffusé grâce à une gravure à l'eau-forte éditée par Jérôme Cock en 1553, dont une épreuve est conservée au département des Estampes, mais il est "plus précis et surtout moins fantaisiste que l'estampe publiée par Cock avec quelques adaptations". Pendant son séjour romain dans les années 1532-1536, Heemskerck dessina divers paysages agrémentés de ruines et plusieurs de ces cours d'antiques qui se développaient alors à Rome. Il joue un rôle de pionnier dans le genre de la vue de collection ; témoignant d'un vif intérêt pour ces collections d'antiques, il sait en restituer la présentation à la fois savante et décorative, soucieux d'en souligner l'harmonie, l'équilibre, la symétrie architecturale et l'émotion qu'elle inspire.
Parmi les pièces célèbres de la collection della Valle que l'on distingue sur ces dessins, on peut citer deux sculptures présentées du côté droit : le satyre Marsyas du musée des Offices, écorché et suspendu à un arbre, à l'extrême droite du dessin de Heemskerck, et l'Apollon citharède de Poggio Imperiale, placé dans la première niche de droite. Sur le côté gauche, on remarque également quelques pièces importantes : au premier plan, un piédestal portant une inscription, T. IIULIO AVG, permettant de l'identifier comme un autel funéraire d'un affranchi de Tibère ; juste au-dessus de ce piédestal, on distingue la silhouette d'une statue figurant l'un des deux rois barbares actuellement aux jardins Boboli à Florence ; à côté, dans la niche, une statue représentant Tusnelda, dite aussi Véturie, prisonnière barbare, qui se trouve aujourd'hui également à Florence, sous la loggia des Lanzi ; juste à gauche de la colonne gauche du premier plan, on aperçoit - mais uniquement sur le dessin de Heemskerck - la Minerve du palais Pitti. On repère enfin, dans le registre supérieur du mur gauche, les reliefs de la villa Médicis, de l'époque julio-claudienne.