Pierre Jacques. Reims, 1520-1596.
Dessin d'après des sculptures des jardins Carpi : Vénus au bain (bas-relief).
Vers 1576
Plume et encre brune. 210 x 270 mm.
Album de format in-4o oblong (210 x 270 mm), relié en parchemin, comprenant 96 feuillets entièrement couverts de dessins à la pierre noire ou à la plume et à l'encre. Feuillet 52 bis. Inscription dans la partie inférieure : A la vigne del cardinal Carpe.
Paris, BNF, Estampes, Rés. Fb 18a-40 

C'est le type de la Vénus au bain qui est représenté ci-dessus : la déesse est figurée accroupie, tournant la tête en arrière, vers l'un des deux enfants ailés et nus - des Cupidon - qui la secondent dans sa toilette. Celui-ci verse sur son dos le contenu d'un alabastron, petit vase à parfum, au goulot étroit et sans anse, servant pour la toilette et les cérémonies religieuses ou funéraires. Devant elle, un deuxième Cupidon tient de ses deux mains une coquille, au-dessus d'un cygne qui tourne la tête pour recevoir caresses ou nourriture de la main de Vénus. Sur la droite, l'eau d'une fontaine s'écoule d'un masque de lion dans une vasque soutenue par un pilier torsadé. Ce dessin reproduit le bas-relief d'un cippe sépulcral, sorte de stèle funéraire, qui se trouvait dans le couvent de la Trinité-des-Monts à Rome jusque vers 1550, avant de passer dans les jardins du cardinal Rodolpho Pio da Carpi, puis d'être acquis au XVIIIe siècle par Thomas Jenkins pour entrer au XIXe siècle au British Museum.

Sculpteur rémois, Pierre Jacques (1520-1596), dit Jacques d'Angoulême, poursuivit ses études à Rome. À son retour en France, il séjourna quelque temps à Angoulême et prit le nom de Jacques d'Angoulême. Il retourna à Rome en 1549, avec le cardinal Charles de Lorraine, et y acquit une grande réputation ; en 1550, il exécuta une statue de saint Pierre, qui fut jugée par ses contemporains plus belle que celle que Michel-Ange venait de sculpter. De retour en Champagne en 1553, il réalisa un certain nombre de sculptures dans diverses églises de Reims, notamment le tombeau de saint Remi pour l'église Saint-Remi et celui de Marie de Guise, la mère de Marie Stuart, pour l'église Saint-Pierre-les-Dames ; il sculpta les figures du Retable des Apôtres ou de la Résurrection dans la cathédrale de Reims et une statue de saint André dans l'église du même nom. Il séjourna de nouveau à Rome de 1572 à 1577, où il effectua un ensemble de dessins de marbres antiques d'après les originaux, avant de retourner dans sa patrie.
L'album qu'il a laissé est l'un des rares recueils de dessins archéologiques de cette époque, réalisé sur les lieux, qui nous soit parvenu indemne. L'inscription initiale sur une page de garde, indiquant qu'il fut réalisé en 1603 à Rome, est erronée. D'une importance fondamentale pour l'histoire de l'art et l'archéologie gréco-romaine, il donne un aperçu des sculptures antiques que l'on pouvait voir à Rome à la Renaissance. Lors des fouilles menées aux XVe et XVIe siècles, on mit au jour de célèbres œuvres d'art de l'Antiquité, telles que le Laocoon, les Trois Grâces, l'Apollon du Belvédère. Pierre Jacques dessina les statues et les bas-reliefs qui ornaient les monuments et les places de Rome (colonne Trajane, arcs de triomphe, théâtre de Marcellus, mausolée d'Auguste), ainsi que les collections privées et les musées ; on peut voir, dans l'album, des sculptures du palais des Conservateurs sur le Capitole, et quelques belles pièces présentées dans le cortile du Belvédère, conçu en 1503 par Bramante pour abriter les collections pontificales du Vatican. Rome comptait, au milieu du XVIe siècle, près d'une centaine de collections privées d'art antique. Ulisse Aldroandi rédigea alors un catalogue des statues gréco-romaines qui ornaient les cours et les galeries des palais de Rome (Delle Statue antiche che per tutta Roma si veggono, 1556 ; Les Antiquités de la cité de Rome, 1576). Ces riches collections d'antiques des princes et mécènes romains de la Renaissance sont largement représentées dans l'album de Pierre Jacques, notamment celles des cardinaux della Valle et Carpi, du palais Farnèse, des jardins Cesi et Del Bufalo. Au bas de chaque dessin, Pierre Jacques a mentionné la collection ou la localisation des sculptures représentées ; l'album nous donne ainsi de précieuses indications sur des œuvres dispersées et mutilées, qui, pour certaines d'entre elles, ont disparu depuis. Il nous permet de connaître l'état dans lequel se trouvaient alors des sculptures actuellement conservées à Rome, à Florence ou au Louvre, et de constater les restaurations maladroites qu'elles avaient subies à l'époque de leur découverte : les artistes complétaient les morceaux mutilés, ajoutaient aux statues des jambes, des bras, des têtes, qui provenaient parfois d'autres statues, sans se soucier de l'aspect original. Pierre Jacques donne parfois plusieurs vues d'une même statue, en la dessinant sous plusieurs angles. Cet album témoigne de l'enthousiasme de la Renaissance pour l'art de l'Antiquité gréco-romaine.
Pierre Jacques visita plus particulièrement, pendant l'année 1576, les riches collections d'antiques du cardinal Carpi, Rodolfo Pio ; nombre de statues et de bas-reliefs étaient disposés sur la colline du Quirinal dans les jardins du palais romain des princes de la famille Pio, comtes de Carpi. Parmi les marbres antiques dessinés par Pierre Jacques dans les jardins Carpi, on trouve, sur une double page du recueil, une Vénus accroupie et un enfant à l'oie, deux exemples de représentation du corps humain. Par ces copies de sculptures grecques et romaines, les artistes de la Renaissance sont confrontés aux nus et disposent ainsi d'un répertoire nouveau d'attitudes dont ils s'inspireront.