Antoine Caron. Beauvais, vers 1521-Paris, 1599.
La Chasse au cerf
Non daté
Sanguine, crayon, rehauts blancs. 386 x 567 mm.
Paris, BNF, Estampes, Rés. AA 4


Caron est mentionné à Fontainebleau dès 1540, travaillant sous la direction de Primatice, puis collaborant avec Nicolo dell'Abate dont les apports sont perceptibles dans les œuvres de l'artiste. Il est très apprécié par la Pléiade, comme en témoignent les vers de Dorat ou les sonnets élogieux que lui adresse le poète Louis d'Orléans :
"À Antoine Caron, peintre excellent"
"Couzin aura toujours un éternel renom ;
Et toi, par desus lui, tu l'auras, mon Caron.
Aussi, pour t'étrener, au retour de cet an.
Je fais prière à Dieu qu'en toi seul il assemble
Ce qu'Apelle et Zeuxis, Janet et Titian,
Raphaël, Michel Ange ont eu jamais ensemble."

Un autre de ses poèmes, dédié à la reine Catherine de Médicis, révèle l'estime que celle-ci portait à l'artiste :
"Voiez vostre Caron, Madame, et estimez
Auprès de son labeur, ces Peintres renomez
Dont la Grèce se loue et dont Rome se vante [...]."

L'art de Caron reflète un maniérisme imprégné d'érudition qui lui permet de traiter les événements contemporains, l'actualité historique, sous forme d'élégantes allégories souvent très complexes.
Le décor architectural, qui souvent s'étage, est construit avec rigueur et clarté.
Cette aptitude de décorateur se perçoit notamment dans les dessins préparatoires pour la très célèbre tenture de L'Histoire de la reine Artémise, projet ambitieux élaboré par le mécène Nicolas Houel en 1562, à la gloire de Catherine de Médicis et de son règne. Le goût de l'antique de Caron se satisfait des amples décors de ces compositions, où statues et architectures constituent une constante. Ces mêmes qualités le faisaient rechercher pour les organisations des fêtes royales aux fastes grandioses. En 1572, il participa à celle du mariage de Marguerite de Valois et d'Henri de Navarre, le futur Henri IV, en 1573, à l'entrée du duc d'Anjou, roi de Pologne, futur Henri III, à Paris, et, en 1581, aux noces du duc de Joyeuse.

La Chasse au cerf
"[...] la meilleure science que nous pouvons apprendre [après la crainte de Dieu] est de se tenir ioyeux, usant d'honnestes exercices : entre lesquelz ie n'en ay trouvé aucun plus louable que l'art de Vénerie." C'est ainsi que s'exprime Jacques du Fouilloux, dans son célèbre ouvrage, Vénerie, publié en 1561, réédité en 1568, dédicacé au roi Charles IX, qui appréciait fort ce loisir. Dans le même traité, une gravure représentant un cerf devant une architecture en ruines est ainsi légendée : "Pour le plaisir des Roys je suis donné" (p. 36).
La chasse, en effet, faisait partie de l'éducation des princes et des distractions de la cour. Les nombreuses œuvres d'art sur ce thème en témoignent. Catherine de Médicis était une grande chasseresse, et Henri II, selon Pierre de Paschal (1559), "n'aimoit guere la volerie, mais fort bien la Venerie, et s'y exercitoit bien souvent, comme à une incitation du travail et labeur militaire". La chasse à courre était particulièrement prisée. Le poète Ronsard, grand amateur, évoque ce plaisir partagé avec la noblesse, dans un extrait des Amours d'Eurymedon et de Callirée ; il y révèle aussi la parfaite connaissance qu'il possédait de cet exercice, en décrivant l'attitude d'Eurymedon chasseur, et les qualités d'un cerf :
"[Eurymedon] sçavoit par-sur tous laisser courre et lancer,
Bien démesler d'un Cerf les ruses et la feinte [...]."
et
"[...] jugeoit un vieux cerf à la perche, aux espois,
À la grosse perleure, aux goutiers, aux cors,
Aux dagues, aux broquars bien nourris et bien forts,
À la belle empaumeure et à la couronneure."
Cet ouvrage, écrit pour Charles IX, fait une large place aux rêveries sur la chasse, l'eau et le feu.

C'est la chasse au cerf, chasse royale, qui inspire à Antoine Caron  : La Chasse au cerf de L'Histoire de la reine Artémise à l'encre brune et au lavis sur esquisse à la pierre noire, que l'historien J. Ehrmann considérait comme une étude préparatoire à cette Chasse au cerf à la sanguine, traitée avec beaucoup plus d'ampleur. La composition, le thème et certaines des figures, notamment le chasseur à cheval et le cerf, sont très proches.
Cependant la signification n'est pas la même ; dans L'Histoire de la reine Artémise, glorification du règne de Catherine de Médicis accompagnée d'un éloge de l'éducation du futur roi, la scène perd de son réalisme pour rejoindre le domaine de l'allégorie. Alors que dans cette sanguine, l'importance donnée au paysage traité avec une grande sensibilité, la précision des attitudes des personnages, le talent d'animalier de l'artiste qui s'exprime notamment dans les postures des chiens, donnent à la scène un caractère très réaliste.
La composition divisée en deux parties de part et d'autre d'une diagonale, l'une très dense regroupant la forêt et les chasseurs, l'autre plus dégagée, offre une perspective qui mène le regard jusqu'au château dans le fond, peut-être le château d'Anet. Ce bâtiment, construit sur l'ordre d'Henri II pour sa favorite Diane de Poitiers, fut toujours, même après la mort de Diane en 1566, un centre très renommé de chasses royales, surtout sous le règne de Charles IX.
Caron joue, pour moduler l'espace, des différentes valeurs de la sanguine autant que des plans successifs. Au premier plan, le chasseur et le cerf assailli par les chiens. Au plan médian, le bois évoquant un rideau de feuillage, et le pont parallèle à la rangée de chiens au bord de la rivière, sur lequel veneurs et piqueurs s'activent, structurant horizontalement l'espace. Au lointain, les bâtiments au tracé beaucoup plus ténu.

Un détail de la partie inférieure gauche du dessin, le chasseur avec son chien, fut repris par le graveur Jaspar Isaac, pour une planche La Chasse des bestes noires, de l'ouvrage Les Images ou tableaux de platte peinture des deux Philostrates Sophistes Grecs (p. 231), publié avec des illustrations en 1614. Celles-ci sont dans l'esprit de Caron ou d'après lui. L'artiste se proposait d'évoquer de présumées peintures romaines décrites par Philostrate.