La collection de manuscrits persans de la Bibliothèque nationale de France et son histoire
  Les manuscrits persans conservés à la Bibliothèque nationale de France se répartissent en deux collections. Celle qui porte le nom d’ancien fonds persan contient 388 numéros et regroupe les manuscrits entrés à la Bibliothèque du Roi avant 1739, date de la parution du premier tome — consacré aux manuscrits orientaux — du Catalogus codicum manuscriptorum Bibliothecæ Regiæ. La seconde, le supplément persan, contient les volumes entrés de 1740 à nos jours et est actuellement riche de 2 181 numéros. Comparé à d’autres fonds de manuscrits orientaux (le nombre de volumes du fonds arabe parisien s’élevant à 7 262 et celui du fonds turc à 2 009), l’ensemble du fonds persan possède quelques caractéristiques bien spécifiques. Si les manuscrits dépourvus de décor, ou possédant simplement un modeste décor d’encadrement séparant le texte de ses marges, sont les plus nombreux, on trouve une décoration plus élaborée dans plus d’un manuscrit sur quatre. C’est-à-dire que près de 620 volumes possèdent des frontispices ou d’autres décors enluminés ; par ailleurs, 203 manuscrits renferment des peintures ou des dessins — de valeur parfois très modeste —, si bien que l’on pourrait dénombrer jusqu’à 7 660 images. Ces chiffres n’ont bien sûr qu’une valeur toute relative, étant par exemple entendu que tel exemplaire de la cosmographie de Qazvini possède plus de quatre cents petites peintures, et que la collection de la Bibliothèque nationale de France est constituée le plus souvent d’exemplaires soigneusement choisis et donc assez largement pourvus de décors enluminés. Néanmoins, cette collection parisienne — dont les manuscrits les plus anciens ne remontent guère en deçà du XIIe siècle — est assez représentative de l’ensemble de la production littéraire et scientifique de langue persane.

La collection de la Bibliothèque nationale de France s’est accrue régulièrement — par suite d’achats, de dons ou d’échanges — depuis l’entrée à la Bibliothèque du Roi des premiers manuscrits persans vers 1660. Parmi ceux-ci, on trouve, en 1667, des manuscrits provenant de la bibliothèque de Nicolas Fouquet, dont plusieurs possédaient des peintures, puis en 1668 des volumes ayant appartenu à Gilbert Gaulmin et à Mazarin — parmi lesquels quelques très précieux exemplaires. À partir de 1667, d’autre part, et notamment sous l’impulsion de Colbert, plusieurs missions archéologiques sont entreprises en Orient, dont l’un des buts principaux est de rapporter des manuscrits orientaux pour les bibliothèques du roi et du ministre. On était alors curieux, plus que de volumes enluminés ou riches en peintures, des textes orientaux eux-mêmes et surtout soucieux de rassembler tout le patrimoine littéraire arabe, persan et turc. Néanmoins, l’érudition allait volontiers de pair avec la bibliophilie. Plusieurs ambassadeurs à Constantinople et des savants comme Antoine Galland, le père Michel Vanslebe, Jean Thévenot, François Pétis de la Croix, Paul Lucas, Pierre Armain, les abbés Sevin ou Fourmont participèrent à cette quête passionnée des meilleurs copies des textes persans. L’entrée des bibliothèques de Melchisédech Thévenot (1712) et de Colbert (1732) donna à la collection royale une exceptionnelle importance, que l’on peut constater à la lecture du catalogue de 1739 — dans lequel les nombreuses copies à grand décor ne sont, de façon significative, pas signalées avec beaucoup de précision.
Après 1739, les acquisitions se sont poursuivies régulièrement. Deux missions en Perse aboutirent à l’envoi de manuscrits. Celle de Jean Otter, qui séjourna de 1737 à 1739 à Ispahan, fut fort fructueuse de ce point de vue. De même, dans une mesure moindre, celle de Simon de Vierville, qui entre 1754 et 1756 envoya d’Ispahan au comte d’Argenson une vingtaine de manuscrits persans ; d’abord conservés à la bibliothèque de l’Arsenal, ils furent ensuite transférés en 1860 à la Bibliothèque impériale. Mais c’est surtout l’Inde qui fut au XVIIIe siècle une source féconde pour les collections de manuscrits persans, avec d’abord un envoi fait par les jésuites de Chandernagore en 1730-1732, puis la mission d’Anquetil-Duperron. Les bibliothèques de Jean-Baptiste Gentil et d’Antoine Polier de Bottens, qui avaient tous deux vécu en Inde, contribuèrent à faire entrer des dizaines de volumes en persan rue de Richelieu. La Révolution française fut à son tour une période faste avec l’entrée, à la faveur des confiscations des biens ecclésiastiques, des collections persanes de Saint-Germain-des-Prés, des jacobins de Saint-Honoré ou de Saint-Victor. Peu après, la Bibliothèque nationale fit l’acquisition de la belle collection de manuscrits persans littéraires de Pierre de Brueys, constituée en Inde à Surate, tandis qu’à la faveur de la Campagne d’Égypte, quelques volumes persans à peintures rejoignaient aussi le fonds parisien.
Il est difficile de présenter en détail les acquisitions faites durant le XIXe et au début du XXe siècle, qui représentent plus d’un millier de volumes. Tout au plus peut-on mentionner les collections rassemblées par Jean-Louis Asselin de Cherville au Caire et Antoine Ducaurroy à Istanbul — où ce dernier avait acquis quelques manuscrits très précieux —, ainsi qu’une bonne partie de la bibliothèque d’Adam Clarke (1835), parmi les acquisitions marquantes des quarante premières années du XIXe siècle. L’impulsion donnée aux études sur la Perse et les langues iraniennes par la Société asiatique de Paris, créée en 1822, se fait alors sentir. L’intérêt du public pour les enluminures et les miniatures persanes commence à se manifester, notamment à l’occasion des ventes publiques. La Bibliothèque — royale, puis impériale, puis à nouveau nationale — acquiert régulièrement des manuscrits pour compléter ses fonds. Certains viennent de collectionneurs illustres ayant séjourné en Perse, comme Amédée Jaubert, Joseph-Marie Jouannin, Alix Desgranges, Arthur de Gobineau, Jean-Baptiste Nicolas, Charles Barbier de Meynard, Richard Boucher, Alexandre Chodzko, Barré de Lancy ou le docteur Joseph-Désiré Tholozan. D’autres sont des savants comme Louis-Matthieu Langlès, Jules Mohl — traducteur de Ferdowsi —, de Slane ou Joseph-Toussaint Reinaud.
En 1899, l’acquisition des manuscrits orientaux rassemblés par l’ancien diplomate puis directeur de l’École des langues orientales Charles Schefer (1820-1898) fait entrer à la Bibliothèque nationale 276 manuscrits persans, dont une très grande partie sont des manuscrits enluminés de grand intérêt, provenant souvent d’Istanbul. Les dons, totalisant plus de 183 manuscrits persans, faits par A. Decourdemanche (1844-1915), et le legs des quelques manuscrits qui se trouvaient dans la collection de Georges Marteau en 1916, achevèrent de donner à la collection de la Bibliothèque nationale de France sa richesse actuelle. Depuis cette date, des acquisitions régulières ont permis au supplément persan de s’accroître de quelques dizaines de volumes et de combler des lacunes.

La collection de la Bibliothèque nationale de France, qui bénéficie ainsi depuis plus de trois siècles d’enrichissements réguliers, a été l’objet de diverses études et a permis de réaliser bien des éditions de textes. Mais elle est loin d’avoir été entièrement exploitée. À côté de l’histoire des textes eux-mêmes, l’étude matérielle du manuscrit, la codicologie ou l’histoire du décor, permettent d’intéressants rapprochements ou de nouvelles identifications. Plusieurs travaux ont été consacrés aux peintures des manuscrits parisiens. Mais que ce soit l’étude du papier, de la décoration, de la calligraphie, de la reliure ou des différentes formes du décor, les champs d’investigation restent nombreux. Car pour rendre compte d’une civilisation où l’art du livre joua un rôle aussi important, où les techniques connurent une évolution constante, nécessitant l’apprentissage de savoirs très complexes par les artisans, une approche aussi large que possible s’avère indispensable.


Francis Richard
Conservateur en chef à la division orientale
du département des Manuscrits