Cyrano de Bergerac,
Les états et empires de la lune et du soleil
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4 – La Jérusalem future


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La Cité de Dieu


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Navigation de Saint Brendan à la recherche du paradis


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Histoire comique contenant les états et empires de la Lune


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Suite du quatrième livre de l’Odyssée d’Homère, ou les Avantures de Télémaque, fils d’Ulysse


- Tyssot de Patot
Voyages et avantures de Jaques Massé


- Mandeville
La Fable des abeilles


- Tiphaigne de La Roche
Giphantie


De la terre à la lune

Quand j’eus percé selon le calcul que j’ai fait depuis beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la terre d’avec la lune, je me vis tout d’un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon, encore ne m’en fussé-je pas aperçu, si je n’eusse senti ma tête chargée du poids de mon corps. Je connus bien à la vérité que je ne retombais pas vers notre monde ; car encore que je me trouvasse entre deux lunes, et que je remarquasse fort bien que je méloignais de l'une à mesure que je m’approchais de l’autre, j’étais assuré que la plus grande était notre globe ; pour ce qu’au bout d’un jour ou deux de voyage, les réfractions éloignées du soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m’avait plus paru que comme une grande plaque d’or. Cela me fit imaginer que je baissais vers la lune, et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n’avais commencé de choir qu’après les trois quarts du chemin. "Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la nôtre, il faut que la sphère de son activité soit aussi moins étendue, et que par conséquent j’aie senti plus tard la force de son centre."
Enfin, après avoir été fort longtemps à tomber, à ce que je préjugeai, car la violence du précipice m’empêcha de le remarquer, le plus loin dont je me souviens, c’est que je me trouvai sous un arbre embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j’avais éclatées par ma chute, et le visage mouillé d’une pomme qui s’était écachée contre.

Le paradis terrestre

Par bonheur, ce lieu-là était, comme vous le saurez bientôt, le paradis terrestre, et l’arbre sur lequel je tombai se trouva justement l’arbre de vie. Ainsi vous pouvez bien juger que sans ce hasard, je serais mille fois mort. J’ai souvent fait depuis réflexion sur ce que le vulgaire assure qu’en se précipitant d’un lieu fort haut, on est étouffé auparavant de toucher la terre ; et j’ai conclu de mon aventure qu’il en avait menti, ou bien qu’il fallait que le jus énergique de ce fruit, qui m’avait coulé dans la bouche, eût rappelé mon âme qui n’était pas loin de mon cadavre, encore tout tiède, et encore disposé aux fonctions de la vie. En effet, sitôt que je fus à terre ma douleur s’en alla avant même de se peindre en ma mémoire ; et la faim, dont pendant mon voyage j’avais été beaucoup travaillé, ne me fit trouver en sa place qu’un léger souvenir de l’avoir perdue.
A peine quand je fus relevé, eus-je observé la plus large des quatre grandes rivières qui forment un lac en la bouchant, que l’esprit ou l’âme invisible des simples qui s’exhalent sur cette contrée me vint réjouir l’odorat ; et je connus que les cailloux n’y étaient ni durs ni raboteux, et qu’ils avaient soin de s’amollir quand on marchait dessus. Je rencontrai d’abord une étoile de cinq avenues, dont les arbres par leur excessive hauteur semblaient porter au ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux de la racine au sommet, puis les précipitant du faîte jusqu’au pied, je doutais si la terre les portait ou si eux-mêmes ne portaient point la terre pendue à leurs racines ; on dirait que leur front superbement élevé plie comme par force sous la pesanteur des globes célestes dont on dirait qu’ils ne soutiennent la charge qu’en gémissant ; leurs bras étendus vers le ciel témoignaient en l’embrassant demander aux astres la bénignité toute pure de leurs influences, et la recevoir, auparavant qu’elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des éléments.

Les printemps éternels

Là de tous côtés les fleurs sans avoir eu d’autre jardinier que la nature respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu’elle réveille et satisfait l’odorat ; là l’incarnat d’une rose sur l’églantier, et l’azur éclatant d’une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu’elles sont toutes deux plus belles l’une que l’autre ; là le printemps compose toutes les saisons ; là ne germe point de plante vénéneuse que sa naissance ne trahisse sa conversation ; là les ruisseaux par un agréable murmure racontent leurs voyages aux cailloux ; là mille petites gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons ; et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale, qu’il semble que chaque feuille dans le bois ait pris la langue et la figure d’un rossignol ; l’Echo prend tant de plaisir à leurs airs, qu’on dirait à les lui entendre répéter, qu’elle ait envie de les apprendre.
A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures que le printemps attache à cent petites fleurs en égare les nuances l’une dans l’autre avec une si agréable confusion, qu’on ne sait si ces fleurs agitées par un doux zéphyr courent plutôt après elles-mêmes, qu’elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendrait même cette prairie pour un océan, à cause qu’elle est comme une mer qui n’offre point de rivage, en sorte que mon œil épouvanté d’avoir couru si loin sans découvrir le bord y envoyait vitement ma pensée ; et ma pensée doutant que ce fût l’extrémité du monde se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut-être forcé le ciel de se joindre à la terre. Au milieu d’un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d’argent une fontaine rustique qui couronne ses bords d’un gazon émaillé de bassinets, de violettes, et de cent autres petites fleurs, qui semblent se presser à qui s’y mirera la première : elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître, et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu’elle promène en revenant mille fois sur soi-même montrent que c’est bien à regret qu’elle sort de son pays natal ; et comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main qui la voulait toucher. Les animaux qui s’y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu’il faisait grand jour vers l’horizon, pendant qu’ils regardaient le soleil aux antipodes, et n’osaient se pencher sur le bord, de crainte qu’ils avaient de tomber au firmament.
Il faut que je vous avoue qu’à la vue de tant de belles choses je me sentis chatouillé de ces agréables douleurs qu’on dit que sent l’embryon à l’infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d’autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical ; enfin je reculai sur mon âge environ quatorze ans.

Histoire d’Elie

J’avais cheminé demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes quand j’aperçus couché à l’ombre je ne sais quoi qui remuait : c’était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l’adoration. Il se leva pour m’en empêcher : "Et ce n’est pas à moi, s’écria-t-il, c’est à Dieu que tu dois ces humilités !" – Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations ; car venant d’un monde que vous prenez sans doute ici pour une lune, je pensais être abordé dans un autre que ceux de mon pays appellent la lune aussi ; et voilà que je me trouve en paradis aux pieds d’un Dieu qui ne veut pas être adoré, et d’un étranger qui parle ma langue. – Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il, dont je ne suis que la créature, ce que vous dites est véritable ; cette terre-ci est la lune que vous voyez de votre globe ; et ce lieu-ci où vous marchez est le paradis, mais c’est le paradis terrestre où n’ont jamais entré que six personnes : Adam, Eve, Enoch, moi qui suis le vieil Elie, saint Jean l’Evangéliste, et vous. Vous savez bien comment les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comment ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu’après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam, qui craignait que Dieu, irrité par sa présence, en rengrégeât sa punition, considéra la lune, votre terre, comme le seul refuge où il se pouvait mettre à l’abri des poursuites de son Créateur.
Or en ce temps-là, l’imagination chez l’homme était si forte, pour n’avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l’altération des maladies, qu’étant alors excité au violent désir d’aborder cet asile, et que sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé de la même sorte qu’il s’est vu des philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l’air par des ravissements que vous appelez extatiques. Eve, que l’infirmité de son sexe rendait plus faible et moins chaude, n’aurait pas eu sans doute l’imagination assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu’il y avait très peu qu’elle avait été tirée du corps de son mari, la sympathie dont cette moitié était encore liée à son tout la porta vers lui à mesure qu’il montait, comme l’ambre se fait suivre de la paille, comme l’aimant se tourne au septentrion d’où il a été arraché, et Adam attira cette partie de lui-même comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d’elle. Arrivés qu’ils furent en votre terre, ils s’habituèrent entre la Mésopotamie et l’Arabie : les Hébreux l’ont connu sous le nom d’Adam et les idolâtres sous le nom de Prométhée, que les poètes feignirent avoir dérobé le feu du ciel, à cause de ses descendants qu’il engendra pourvus d’une âme aussi parfaite que celle dont Dieu l’avait rempli.

L’ascension d’Enoch

Ainsi pour habiter votre monde, le premier homme laissa celui-ci désert ; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu’une demeure si heureuse restât sans habitants : il permit peu de siècles après qu’Enoch ennuyé de la compagnie des hommes, dont l’innocence se corrompait, eut envie de les abandonner. Mais ce saint personnage toutefois ne jugea point de retraite assurée contre l’ambition de ses parents qui s’égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bienheureuse, dont jadis, Adam son aïeul lui avait tant parlé. Toutefois comment y aller ? L’échelle de Jacob n’était pas encore inventée ! La grâce du Très-Haut y suppléa, car elle fit qu’Enoch s’avisa que le feu du ciel descendait sur les holocaustes des justes et de ceux qui étaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche : "L’odeur des sacrifices du juste est montée jusques à moi." Un jour que cette flamme divine était acharnée à consumer une victime qu’il offrait à l’Eternel, de la vapeur qui s’exhalait il remplit deux grands vases qu’il luta hermétiquement, et se les attacha sous les aisselles. La fumée aussitôt qui tendait à s’élever droit à Dieu, et qui ne pouvait que par miracle pénétrer le métal, poussa les vases en haut, et de la sorte enlevèrent avec eux ce saint homme. Quand il fut monté jusques à la lune, et qu’il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaître que c'était le paradis terrestre où son grand-père avait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu’il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu’à peine était-il en l’air quatre toises au-dessus de la lune, qu’il prit congé de ses nageoires. L’élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s’engouffra, et l’ardeur du feu de la charité qui le soutint aussi jusqu’à ce qu’il eût mis pied à terre. Pour les deux vases ils montèrent jusqu’à ce que Dieu les enchâssât dans le ciel où ils sont demeurés : et c’est ce qu’aujourd’hui vous appelez les Balances, qui nous montrent bien tous les jours qu’elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d’un juste par les influences favorables qu’elles inspirent sur l’horoscope de Louis de Juste, qui eut les Balances pour ascendant.

Le déluge

Enoch n’était pas encore toutefois en ce jardin ; il n’y arriva que quelque temps après. Ce fut alors que déborda le déluge, car les eaux où votre monde s’engloutit montèrent à une hauteur si prodigieuse que l’arche voguait dans les dieux à côté de la lune. Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de ce grand corps opaque s’affaiblissant à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d’eux crut que c’était un canton de la terre qui n’avait pas été noyé. Il n’y eut qu’une fille de Noé, nommée Achab qui, à cause peut-être qu’elle avait pris garde qu’à mesure que le navire haussait il approchaient de cet astre, soutint à cor et à cri qu’assurément c’était la lune. On eut beau lui représenter que la sonde jetée, on n’avait trouvé que quinze coudées d’eau, elle répondit que le fer avait donc rencontré le dos d’une baleine qu’ils avaient pris pour la terre : que, quant à elle, qu’elle était bien assurée que c’était la lune en propre personne qu’ils allaient aborder. Enfin comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes se le persuadèrent en suite.

La femme et la lune

Les voilà donc malgré la défense des hommes qui jettent l’esquif en mer. Achab était la plus hasardeuse ; aussi voulut-elle la première essayer le péril. Elle se lance allègrement dedans, et tout son sexe l’allait joindre, sans une vague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crier après elle, l’appeler cent fois lunatique, protester qu’elle serait cause qu’un jour on reprocherait à toutes les femmes d’avoir dans la tête un quartier de la lune, elle se moqua d’eux. La voilà qui voque hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent l’aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de la première prison dont on eût encore arrêté leur liberté, donnèrent jusque-là. Des quadrupèdes même, les plus courageux, se mirent à la nage. Il en était sorti près de mille, avant que les fils de Noé pussent fermer les étables que la foule des animaux qui s’échappaient tenait ouvertes. La plupart abordèrent ce nouveau monde. Pour l’esquif, il alla donner contre un coteau fort agréable où la généreuse Achab descendit, et, joyeuse d’avoir connu qu’en effet cette terre-là était la lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre ses frères. Elle s’habitua quelque temps dans une grotte, et comme un jour elle se promenait, balançant si elle serait fâchée d’avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aperçut un homme qui abattait du gland. La joie d’une telle rencontre le fit voler aux embrassements ; elle en reçut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le vieillard n’avait vu de visage humain. C’était Enoch le Juste. Ils vécurent ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants et l’orgueil de sa femme l’obligeassent de se retirer dans les bois, ils auraient achevé ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu bénit le mariage des justes.

La révélation

Là, tous les jours, dans les retraites les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrait à Dieu un esprit épuré, son cœur en holocauste, quand de l’arbre de science que vous savez qui est en ce jardin, un jour étant tombé une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut portée à la merci des vagues hors le paradis, en un lieu où le pauvre Enoch, pour sustenter sa vie, prenait du poisson à la pêche. Ce beau fruit fut arrêté dans le filet, il le mangea. Aussitôt il connut où était le paradis terrestre, et par des secrets que vous ne sauriez concevoir si vous n’avez mangé comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer.

A la recherche de la parfaite philosophie

Il faut maintenant que je vous raconte la façon dont j’y suis venu : Vous n’avez pas oublié, je pense, que je me nomme Elie, car je vous l’ai dit naguère. Vous saurez donc que j’étais en votre monde et que j’habitais avec Elisée, un Hébreu comme moi, sur les bords du Jourdain, où je vivais parmi les livres d’une vie assez douce pour ne la pas regretter encore qu’elle s’écoulât. Cependant plus les lumières de mon esprit croissaient, plus croissait aussi la connaissance de celles que je n’avais point. Jamais nos prêtres ne me ramentevaient l’illustre Adam que le souvenir de sa philosophie parfaite ne me fît soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour après avoir sacrifié pour l’expiation des faibles de mon être mortel, je m’endormis et l’ange du Seigneur m’apparut en songe ; aussitôt que je fus éveillé, je ne manquai pas de travailler aux choses qu’il m’avait prescrites : je pris de l’aimant environ deux pieds en carré, je le mis au fourneau ; puis lorsqu’il fut bien purgé, précipité et dissous, j’en tirai l’attractif calciné, et le réduisis à la grosseur d’environ une balle médiocre.

L’ascension alchimique

En suite de ces préparations, je fis construire un chariot de fer fort léger et, de là à quelques mois, tous mes engins étant achevés, j’entrai dans mon industrieuse charrette. Vous me demandez possible à quoi bon tout cet attirai ? Sachez que l’ange m’avait dit en songe que si je voulais acquérir une science parfaite comme je la désirais, je montasse au monde de la lune, où je trouverais dedans le paradis d’Adam l’arbre de science, parce que aussitôt que j’aurais tâté de son fruit mon âme serait éclairée de toutes les vérités dont une créature est capable. Voilà donc le voyage pour lequel j’avais bâti mon chariot. Enfin je montai dedans et lorsque je fut bien ferme et bien appuyé sur le siège, je ruai fort haut en l’air cette boule d’aimant. Or, la machine de fer que j’avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu’aux extrémités fut enlevée aussitôt, et dans un parfait équilibre, à cause qu’elle se poussait toujours plus vite par cet endroit. Ainsi donc à mesure que j’arrivais où l’aimant m’avait attiré, je rejetais aussitôt ma boule en l’air au-dessus de moi. – Mais, l’interrompis-je, comment lanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariot, qu’il ne se trouvât jamais à côté ? – Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il ; car l’aimant, poussé qu’il était en l’air, attirait le fer droit à soi ; et par conséquent il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous dirai même que tenant ma boule en ma main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l’aimant que je tenait au-dessus de lui ; mais la saillie de ce fer pour s’unir à ma boule était si violente qu’elle me faisait plier le corps en double, de sorte que je n’osai tenter qu’une fois cette nouvelle expérience. A la vérité c’était un spectacle à voir bien étonnant, car l’acier de cette maison volante, que j’avais poli avec beaucoup de soin, réfléchissait de tous côtés la lumière du soleil si vive et si brillante, que je croyais moi-même être tout en feu. Enfin après avoir beaucoup rué et volé après mon coup, j’arrivai comme vous avez fait en un terme où je tombais vers ce monde-ci ; et pour ce qu’en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains, ma machine dont le siège me pressait pour approcher de son attractif ne me quitta point : tout ce qui me restait à craindre, c’était de me rompre le col : mais pour m’en garantir, je rejetais ma boule de temps en temps, afin que la violence de la machine retenue par son attractif se ralentît, et qu’ainsi ma chute fût moins rude, comme en effet, il arriva ; car quand je me vis à deux ou trois cents toises près de terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu’à ce que mes yeux découvrissent le paradis terrestre ; aussitôt je la jetai au-dessus de moi, et ma machine l’ayant suivie, je la quittai, et me laissai tomber d’un autre côté le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenterai pas l’étonnement dont me saisit la vue des merveilles qui sont céans, parce qu’il fut à peu près semblable à celui dont je vous viens de voir consterné.

L’arbre de vie

"Vous saurez seulement que je rencontrai, dès le lendemain, l’arbre de vie par le moyen duquel je m’empêchai de vieillir. Il consuma bientôt et fit exhaler le serpent en fumée."
A ces mots, "Vénérable et sacré patriarche, lui dis-je, je serais bien aise de savoir ce que vous entendez par ce serpent qui fut consumé." Lui, d’un visage riant, me répondit ainsi : "J’oubliais, ô mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut vous avoir instruit. Vous saurez donc qu’après qu’Ève et son mari eurent mangé de la pomme défendue, Dieu, pour punir le serpent qui les avait tentés, le relégua dans le corps de l’homme. Il n’est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous le nommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles. Quand vous entendez vos entrailles crier, c’est le serpent qui siffle, et qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi ; car Dieu qui, pour vous châtier, voulait vous rendre mortel comme les autres animaux vous fit obséder par cet insatiable, afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ; ou si lors qu’avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent la bile, et vous échauffât tellement par le poison qu’il inspire à vos artères que vous en fussiez bientôt consumé. Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu’on en trouva dans les tombeaux d’Esculape, de Scipion, d’Alexandre, de Charles Martel et d’Edouard d’Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes. – En effet, lui dis-je en l’interrompant, j’ai remarqué que comme ce serpent essaie toujours de s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir au bas de nos ventres. Mais aussi Dieu n'a pas permis que l’homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin, et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée. Et pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête."

La jeunesse éternelle

Je voulais continuer ces fariboles, mais Elie m’en empêcha : "Songez, dit-il, que ce lieu est saint." Il se tut ensuite quelque temps comme pour se ramentevoir de l’endroit où il était demeuré, puis il prit ainsi la parole : "Je ne tâte du fruit de vie que de cent ans en cent ans, son jus a pour le goût quelque rapport avec l’esprit-de-vin ; ce fut je crois cette pomme qu’Adam avait mangée qui fut cause que nos premiers pères vécurent si longtemps, pour ce qu’il était coulé dans leur semence quelque chose de son énergie jusqu’à ce qu’elle s’éteignît dans les eaux du déluge."

L’arbre de science

L’arbre de science est planté vis-à-vis. Son fruit est couvert d’une écorce qui produit l’ignorance dans quiconque en a goûté, et qui sous l’épaisseur de cette pelure conserve les spirituelles vertus de ce docte manger. Dieu autrefois, après avoir chassé Adam de cette terre bienheureuse, de peur qu’il n’en retrouvât le chemin, lui frotta les gencives de cette écorce. Il fut, depuis ce temps-là, plus de quinze ans à radoter et oublia tellement toutes choses que ni lui ni ses descendants jusqu’à Moïse ne se souvinrent seulement pas de la Création. Mais les restes de la vertu de cette pesante écorce achevèrent de se dissiper par la chaleur et la clarté du génie de ce grand prophète. Je m’adressai par bonheur à l’une de ces pommes que la maturité avait dépouillée de sa peau, et ma salive à peine l’avait mouillée que la philosophie universelle m’absorba : il me sembla qu’un nombre infini de petits yeux se plongèrent dans ma tête, et je sus le moyen de parler au Seigneur. Quand depuis j’ai fait réflexion sur cet enlèvement miraculeux, je me suis bien imaginé que je n’aurais pas pu vaincre par les vertus occultes d’un simple corps naturel la vigilance du séraphin que Dieu a ordonné pour la garde de ce paradis. Mais parce qu’il se plaît à se servir de causes secondes, je crus qu’il m’avait inspiré ce moyen pour y entrer, comme il voulut se servir des côtes d’Adam pour lui faire une femme, quoiqu’il pût la former de terre aussi bien que lui.
Je demeurai longtemps dans ce jardin à me promener sans compagnie. Mais enfin, comme l’ange portier du lieu était mon principal hôte, il me prit envie de le saluer. Une heure de chemin termina mon voyage, car, au bout de ce temps, j’arrivai en une contrée où mille éclairs, se confondant en un, formaient un jour aveugle qui ne servait qu’à rendre l’obscurité visible.

La lune flamboyante

Je n’étais pas encore bien remis de cette aventure que j’aperçus devant moi un bel adolescent : "Je suis, me dit-il, l’archange que tu cherches, je viens de lire dans Dieu qu’il t’avait suggéré les moyens de venir ici, et qu’il voulait que tu y attendisses sa volonté." Il m’entretint de plusieurs choses et me dit entre autres : que cette lumière dont j’avais paru effrayé n’était rien de formidable ; qu’elle s’allumait presque tous les soirs quand il faisait la ronde, parce que, pour éviter les surprises des sorciers qui entrent partout sans être vus, il était contraint de jouer de l’espadon avec son épée flamboyante autour du paradis terrestre, et que cette lueur était les éclairs qu’engendrait son acier. "Ceux que vous apercevez de votre monde, ajouta-t-il, sont produits par moi. Si quelquefois vous les remarquez bien loin c’est à cause que les nuages d’un climat éloigné se trouvant disposés à recevoir cette impression font rejaillir jusqu’à vous ces légères images de feu, ainsi qu’une vapeur autrement située se trouve propre à former l’arc-en-ciel. Je ne vous instruirai pas davantage, aussi bien la pomme de science n’est pas loin d’ici ; aussitôt que vous en aurez mangé, vous serez docte comme moi. Mais surtout gardez-vous d’une méprise ; la plupart des fruits qui pendent à ce végétant sont environnés d’une écorce de laquelle si vous tâtez, vous descendrez au-dessous de l’homme au lieu que le dedans vous fera monter aussi haut que l’ange."
Elie en était là des instructions que lui avait données le séraphin quand un petit homme nous vint joindre. "C’est ici cet Enoch dont je vous ai parlé", me dit tout bas mon conducteur. Comme il achevait ces mots, Enoch nous présenta un panier plein de je ne sais quels fruits semblables aux pommes de Grenade qu’il venait de découvrir, ce jour-là même, en un bocage reculé. J’en serrai quelques-unes dans mes poches par le commandement d’Elie, lorsqu’il lui demanda qui j’étais. "C’est une aventure qui mérite un plus long entretien, répartit mon guide ; ce soir, quand nous serons retirés, il nous contera lui-même les miraculeuses particularités de son voyage."
Nous arrivâmes, en finissant cela, sous une espèce d’ermitage fait de branches de palmiers ingénieusement entrelacées avec des myrtes et des orangers. Là j’aperçus dans un petit réduit des monceaux d’une certaine filoselle si blanche et si déliée qu’elle pouvait passer pour l’âme de la neige. Je vis aussi des quenouilles répandues çà et là. Je demandai à mon conducteur à quoi elles servaient : "A filer, me répondit-il. Quand le bon Enoch veut se débander de la méditation, tantôt il habille cette filasse, tantôt il en tourne du fil, tantôt il tisse de la toile qui sert à tailler des chemises aux onze mille vierges. Il n’est pas que vous n’ayez quelquefois rencontré en votre monde je ne sais quoi de blanc qui voltige en automne, environ la saison des semailles ; les paysans appellent cela "coton de Notre-Dame", c’est la bourre dont Enoch purge son lin quand il le carde."
Nous n’arrêtâmes guère, sans prendre congé d’Enoch dont cette cabane était la cellule, et ce qui nous obligea de le quitter sitôt, ce fut que de six heures en six heures il fait oraison et qu’il y avait bien cela qu’il avait achevé la dernière.

L’ascension spirituelle

Je suppliai en chemin Elie de nous achever l’histoire des assomptions qu’il m’avait entamée, et lui dis qu’il en était demeuré, ce me semblait, à celle de saint Jean l’Evangéliste. "Alors puisque vous n’avez pas, me dit-il, la patience d’attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux que moi toutes ces choses, je veux bien vous les apprendre : Sachez donc que Dieu..." A ce mot, je ne sais comme le diable s’en mêla, tant y a que je ne pus pas m’empêcher de l’interrompre pour railler : "Je m’en souviens, lui dis-je, Dieu fut un jour averti que l’âme de cet évangéliste était si détachée qu’il ne la retenait plus qu’à force de serrer les dents, et cependant l’heure où il avait prévu qu’il serait enlevé céans était presque expirée de façon que n’ayant pas le temps de lui préparer une machine, il fut contraint de l’y faire être vitement sans avoir le loisir de l’y faire aller."

L’arbre de savoir

Elie pendant tout ce discours me regardait avec des yeux capables de me tuer, si j’eusse été en état de mourir d’autre chose que de faim. "Abominable, dit-il, en se reculant, tu as l’impudence de railler sur des choses saintes, au moins ne serait-ce pas impunément si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux nations en exemple fameux de sa miséricorde ; va, impie, hors d’ici, va publier dans ce petit monde et dans l’autre car tu es prédestiné à y retourner, la haine irréconciliable que Dieu porte aux athées." A peine eut-il achevé cette imprécation qu’il m’empoignât et me conduisit rudement vers la porte. Quand nous fûmes arrivés proche un grand arbre dont les branches chargées de fruits se courbaient presque à terre : "Voici l’arbre de savoir, me dit-il, où tu aurais puisé des lumières inconcevables sans ton irréligion." Il n’eut pas achevé ce mot que feignant de languir de faiblesse, je me laissai tomber contre une branche où je dérobai adroitement une pomme. Il s’en fallait encore plusieurs enjambées que je n’eusse le pied hors de ce parc délicieux ; cependant, la faim me pressait avec tant de violence qu’elle me fit oublier que j’étais entre les mains d’un prophète courroucé, cela fit que je tirai une de ces pommes dont j’avais grossi ma poche, où je cochai mes dents, mais au lieu de prendre une de celles dont Enoch m’avait fait présent, ma main tomba sur la pomme que j’avais cueillie à l’arbre de science et dont par malheur je n’avais pas dépouillé l’écorce.
J’en avais à peine goûté qu’une épaisse nuée tomba sur mon âme ; je ne vis plus personne auprès de moi, et mes yeux ne reconnurent en tout l’hémisphère une seule trace du chemin que j’avais fait, et avec tout cela je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui m’était arrivé. Quand depuis j’ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que l’écorce du fruit où j’avais mordu ne m’avait pas tout à fait abruti, à cause que mes dents la traversant se sentirent un peu du jus qu’elle couvrait, dont l’énergie avait dissipé la malignité de l’écorce. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d’un pays que je ne connaissais point. J’avais beau promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune créature ne s’offrait pour les consoler. Enfin je résolus de marcher, jusqu’à ce que la Fortune me fît rencontrer la compagnie de quelques bêtes, ou de la mort.

Cyrano de Bergerac (Savinien de), Histoire comique contenant les états et empires de la Lune
1657 : “De la terre à la lune, Le paradis terrestre, Les printemps éternels, L’arbre de vie, La jeunesse éternelle, L’arbre de science, L’arbre de savoir”