Maxime Du Camp (1822-1894)
par Sylvie Aubenas
 

Maxime Du Camp, journaliste et homme de lettres, décida, pour documenter la mission archéologique qu'il avait sollicitée auprès du ministère de l'Instruction publique (et dans laquelle devait l'accompagner son ami Gustave Flaubert), de se munir d'un appareil photographique pour rapporter "des images qui me permettraient une reconstitution exacte". Il contribuait ainsi à réaliser la prédiction de Louis Arago qui, en août 1839, chargé de présenter l'invention de Daguerre aux Académies des sciences et des beaux-arts réunies, avait dépeint l'avenir de la photographie en ces termes : "Pour copier les millions d'hiéroglyphes qui couvrent même à l'extérieur les grands monuments de Thèbes, de Memphis, de Karnak, etc., il faudrait des vingtaines d'années et des légions de dessinateurs. Avec le daguerréotype, un seul homme pourrait mener à bonne fin cet immense travail. Munissez l'Institut d'Égypte de deux ou trois appareils de M. Daguerre, et sur plusieurs des grandes planches de l'ouvrage célèbre, fruit de notre immortelle expédition, de vastes étendues d'hiéroglyphes réels iront remplacer des hiéroglyphes fictifs ou de pure convention." Si la tâche que s'était assignée Du Camp était en réalité beaucoup plus modeste, la précision, la réalité incontestable de l'image photographique faisaient partie des motivations fondamentales de ces voyages d'exploration qui mêlent art et science, sur les traces de Chateaubriand et de Champollion réunis.

Du Camp, comme beaucoup d'autres, ne fut photographe que pour cette occasion. Il apprit la technique à Paris auprès de Gustave Le Gray avant de partir, connut bien des déboires techniques sur place mais fut sauvé par Alexis de Lagrange, rencontré en route, qui lui enseigna une autre méthode, celle de Blanquart-Évrard. Tout le long du voyage, d'Alexandrie à Beyrouth via Jérusalem, Du Camp photographie les sites et les monuments les plus remarquables, quelques exemples d'architecture civile, de végétation (cèdres, palmiers doums) : en tout, deux cent quatorze calotypes (dont cent vingt-cinq furent publiés) réalisés en moins d'un an.

Dans une note postérieure, il déclare : "Les dates sont fort importantes pour une histoire de la photographie : la première épreuve (Alexandrie) est de novembre 1849 ; la dernière (Baalbek) est du 15 septembre 1850." Mais Flaubert donne, dans une lettre d'octobre 1850 à sa mère, des précisions que le ministère ne dut pas connaître : "Maxime a lâché la photographie à Beyrouth. Il l'a cédée à un amateur frénétique : en échange des appareils, nous avons acquis de quoi nous faire à chacun un divan comme les rois n'en ont pas : dix pieds de laine et soie brodée d'or. Je crois que ce sera chic !"

On hésite à dire que la vision de Du Camp est classique, puisque, précisément, il est le premier à constituer un ensemble d'images sur papier aussi important. Disons qu'elle est en général frontale, sèche et résolument documentaire. L'omniprésent petit personnage vêtu d'un pagne blanc, seul élément "vivant", n'est là que pour indiquer l'échelle, et ces vues d'architecture sont finalement beaucoup moins sensibles, moins soucieuses d'esthétique que ne le seront celles de Greene, de Teynard et de Cammas. Les tirages effectués dans les ateliers de l'imprimeur lillois Blanquart-Évrard sont cependant d'une qualité extraordinaire : après cent cinquante ans, leurs tonalités noir et blanc sont toujours aussi soutenues. D'autres exemplaires conservés par la Bibliothèque nationale de France, aux tons plus riches, moins tranchés, furent tirés peut-être par Du Camp lui-même dès son retour, à moins qu'il ne soit retourné voir Le Gray pour cette opération.

Quel qu'ait pu être le plaisir pris par Maxime Du Camp à ce voyage en Orient, le jeune ambitieux garda la tête froide et exploita systématiquement cette mission photographique, n'ayant de cesse qu'il n'eût trouvé un éditeur et produit autour de son album le battage nécessaire pour obtenir un beau succès mondain et de curiosité, au grand agacement de Flaubert.

Ouvrage : Égypte, Nubie, Palestine et Syrie : dessins photographiques recueillis pendant les années 1849, 1850 et 1851, accompagnés d'un texte explicatif et précédés d'une introduction par Maxime Du Camp, chargé d'une mission archéologique en Orient par le ministère de l'Instruction publique, Paris, Gide et Baudry, 1852.