Félix Bonfils (1831-1885)

 

L'atelier Bonfils, fondé à Beyrouth en 1867, est l'archétype de l'atelier familial prospère pendant des décennies (il fut vendu en 1918 à Abraham Guiragossian, associé depuis 1909). Félix, avec sa femme, Lydie, et leurs enfants, Adrien et Félicie, s'établit définitivement à Beyrouth en 1867 pour y pratiquer la photographie. Des séjours antérieurs au Liban avaient enchanté cette famille du Gard, et Félix, relieur puis photographe, avait bientôt songé à y transférer son activité.

À cette date, le temps des pionniers est passé depuis longtemps et l'atelier de Félix est une exploitation classique, qui produit des portraits et des vues pour les voyageurs et les artistes. Dès son arrivée, il déploie une grande activité : son catalogue porte au début des années 1870 la mention de quinze mille tirages, cinq cent quatre-vingt-onze négatifs d'Égypte, de Palestine, de Syrie et de Grèce, et neuf mille vues stéréoscopiques. Il y ajoute, en 1876, Constantinople.

Ces vues sont vendues une par une au choix mais aussi rassemblées sous forme d'albums. Bonfils présente d'abord en 1872 son Architecture antique, publiée par Ducher à Paris. Mais il faut signaler tout particulièrement une série de cinq volumes intitulés Souvenirs d'Orient : album pittoresque des sites, villes et ruines les plus remarquables..., publiés par l'auteur à Alès en 1877-1878 et couvrant l'Orient depuis l'Égypte et la Nubie (tomes I et II) jusqu'à Athènes et Constantinople (tome V). Chaque album contient une quarantaine de photographies originales collées, ainsi qu'une "notice historique, archéologique et descriptive en regard de chaque planche". Les recueils étaient ainsi proposés à l'acheteur sous une forme déjà achevée, un peu comme les keepsakes lithographiés des années 1830. Ils furent présentés à l'Exposition universelle de Paris en 1878 et valurent une médaille à l'auteur. Après la mort de Bonfils en 1885, sa femme, Lydie, et son fils, Adrien, continuèrent à faire fonctionner l'atelier de Beyrouth.

Certaines photographies sont l'œuvre du fils et d'autres d'assistants anonymes. Si l'ensemble du catalogue est intéressant, en particulier pour la Palestine et la Syrie, abondamment représentées alors que la production commerciale est en général plus fournie pour l'Égypte et la Turquie, la multiplicité des auteurs explique de sensibles fluctuations de qualité. Parmi les images les plus réussies, les plus frappantes, citons les Momies trouvées dans les tombeaux des rois à Thèbes, un jeune garçon endormi sur un chapiteau monumental à Palmyre ou encore la première version du Mur où les juifs vont pleurer. Bonfils a réalisé en effet deux vues du mur des Lamentations : l'une très tôt dans sa carrière, où l'endroit apparaît désert à l'exception d'un Européen  peut-être Bonfils lui-même – adossé aux pierres. Le photographe commercial débutant découvre les lieux comme le ferait un amateur, sous leur aspect austère et monumental. Dans la seconde prise de vue, des années 1875, un groupe d'hommes et de jeunes garçons s'appuie contre la muraille, figurant ainsi la cérémonie du vendredi dont l'endroit tire son nom : dans cette vue plus "pittoresque" mais en définitive plus banale, s'expriment désormais le savoir-faire commercial acquis et la concession faite au goût des acheteurs.

Les types juifs ou syriens de Bonfils sont plutôt convaincants, surtout lorsqu'ils sont pris en plein air. Mais on perçoit très nettement comment, sous la pression d'une forte demande, d'impératifs commerciaux, l'atelier en vint à multiplier les clichés approximatifs avec des décors de carton-pâte. C'est cette production aussi médiocre que répandue qui a eu tendance à occulter injustement les œuvres d'une réelle qualité portant aussi la signature de l'atelier de Beyrouth.