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Des
sensations de cette espèce vous préparent, du moins,
excellemment à savourer tout le "moyen âge"
de Stamboul. Cette ville, qui vous apparaît si prestigieuse
de la haute mer, n'est (à part ses mosquées monumentales)
qu'un ramassis de cambuses croulantes, un dédale de venelles
dépavées et coupées de fondrières. Malheur
au touriste ignorant qui s'y risque en fiacre ! D'abord, presque régulièrement,
le cocher, qu'on a pris à Péra, connaît mal Stamboul
et ne tarde pas à vous égarer. Ensuite, le supplice
des cahots y dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Je revins
à peu près indemne d'une excursion de ce genre, mais
la portière de mon véhicule était défoncée,
et le marchepied était resté en route.
Passons bien vite ! Jetons un voile sur l'ignominie du Phanar ;
traversons, en nous bouchant le nez, les tristes galetas des juifs
et les campements des Gitanes ! Toute cette partie de Stamboul
jusqu'à Édirné-Kapou est proprement infâme,
bien qu'il s'y découvre pourtant de délicieux jardinets,
qui sont comme des oasis de fraîcheur et de propreté
dans cette pouillerie aride. Franchissons la porte d'Édirné
et suivons la route défoncée et poudreuse qui se déroule,
pendant des kilomètres, au pied des remparts byzantins, jusqu'à
la mer de Marmara. Nous voici maintenant dans le plus pur Moyen Âge !
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Et si je ne
faisais attention qu'à la beauté du spectacle, j'ajouterais
tout de suite que c'est admirable ! Or, cette impression de recul
à travers le passé ne tient pas seulement à
la silhouette médiévale de l'enceinte, à l'absence
presque absolue de toute fausse note moderne dans ce concert de
formes et d'images archaïques, elle tient à la sauvagerie
barbare du lieu. Comme sur les plans illustrés de nos vieilles
villes du XVe siècle, des carcasses à l'abandon gisent
autour des murailles. Des vols de corbeaux planent au-dessus du
pourrissoir. Ces oiseaux funèbres disputent leur provende
aux troupes faméliques des éternels chiens errants.
Pour que le tableau soit complet, on souhaite presque de voir surgir,
parmi les décombres, un lépreux faisant grincer sa
crécelle. Mais ce spectacle n'est que différé.
On en jouira bientôt à Scutari, derrière le
célèbre cimetière, qui abrite toute une léproserie
à l'ombre de ses cyprès.
Stamboul est assez justement louée, pour que l'indication
de ses tares donne plus de prix à l'éloge. En vérité,
un certain courage est nécessaire à quiconque la veut
contempler sous tous ses aspects. Autant que personne, je me suis
émerveillé de sa Corne d'Or. Le soir en caïque,
au coucher du soleil, j'y ai goûté des minutes de ravissement
peut-être uniques. Il faut que ce paysage soit bien extraordinaire,
pour vous faire oublier ainsi les haut-le-cur de l'embarquement.
Près des pontons, et pendant un trajet de deux cents mètres
au moins, on vogue sur les flots d'une sentine. Les canaletti les
plus infects de Venise ne sont rien en comparaison. C'est seulement
au large qu'on ose ouvrir ses poumons et qu'on respire un air à
peu près pur. D'ailleurs, toute la péninsule constantinienne
nage dans l'ordure, elle est ceinte d'une zone houleuse de détritus
et d'épaves. À la pointe du Vieux-Sérail, un matin
que la mer était grosse, nous faillîmes nous briser
contre la coque d'un bateau marchand échoué là
depuis des années : elle doit y être encore, et
il est permis de conjecturer que l'imperturbable indolence des Turcs
l'y laissera reposer longtemps, s'il plaît à Dieu !
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