Comtesse de Gasparin, À Constantinople, 1867
Ah ! qu'ils ne viennent point ici, les gens au regard court, dont l'œil incessamment ouvert sur les proses de l'aspect se fait aveugle pour l'idéal. Ceux-là, pas une tache de boue ne leur échappe ; ils comptent les fêlures de la vitre ; la moisissure sort pour eux des murailles ; mille objets repoussants s'échelonnent sur leur chemin ; les chiens leur aboient aux jambes, des loques sordides se frottent à leurs habits, les vers ont rongé la pelisse de ce Tartare, le caftan de ce Turc est usé jusqu'à la corde, des fardeaux incommodes bousculent les passants, l'odorat souffre, la vue pâtit ; qui niera la réalité de ces faits enregistrés avec un grognement de plaisir ? Pas moi. Seulement, tandis qu'ils vont ainsi le nez dans toutes les fanges, nous marchons la tête mieux levée ; ce qui nous apparaît, c'est la poésie et c'est l'idéal. Non, l'idéal ne ment pas ; non, la poésie n'est point une aventurière aux parures de clinquant ; ses bijoux sont de fin or, et les beautés que l'idéal nous révèle existent bien positivement.
       
   

Voulez-vous de la prose ? les rues sont sales, il y a des tas de chiens partout, on se tord le pied dans les pavés mal joints, on respire une poussière qui ne sent pas bon : les vieux Turcs, et même les jeunes, ne se lavent pas plus qu'il ne faut ; il fait une chaleur atroce ; des rencontres hideuses, animaux morts, pourritures de toute espèce offensent le regard ; êtes-vous content ? Moi, le ravissement me fait battre le cœur, car j'ai reconnu les Scheiks de l'Orient : ce pauvre savetier, dans sa gravité solennelle, semble dire comme Abraham : "Je suis prince parmi mon peuple ! ", ces Tartares m'apportent le souffle de la vie indépendante, ces Tcherkesses me parlent de résistance héroïque au pied du Caucase ; lorsqu'une femme la tête enveloppée du yachmak arrête sur moi ses yeux si profonds et si doux, la porte du harem s'est entrebâillée, j'y pénètre sur ses pas ; le saïs qui flatte la croupe reluisante de son cheval ; le capitan qui passe, un arsenal dans la ceinture ; cette fontaine au grillage dentelé, avec son toit de pagode tout constellé d'étoiles, et la coupe de bronze où le mendiant vient tremper ses lèvres ; le derviche en robe blanche, au bonnet pointu, qui me frôle et me jette un coup d'œil oblique ; le convoi funèbre que précède le prêtre arménien au front voilé de crêpe noir, les torches que tiennent les acolytes, le cercueil où l'on porte à visage découvert la jeune morte ; ces races diverses, ces idiomes étrangers des pays où se lève le soleil, tout resplendit, tout est vrai, rien ne m'arrachera ma belle vision.